Alléluia : Eran Zahavi 4 – Autriche 2 (012503/19) Version imprimable
dimanche, 24 mars 2019

 

Par Ilan Tsadik à Haïfa

           

Cela avait pourtant très mal commencé pour la Nivkhéret (la sélection) dans ce second match comptant pour les qualifications à l’Euro 2020. Le premier, ici même, s’était soldé jeudi dernier par un partage des points qui n’avait rien de glorieux face à la Slovénie (1-1).

 

Ici, c’est ce magnifique stade Sammy Ofer d’Haïfa, le plus beau du pays, où à peine plus de la moitié des 30 000 sièges étaient occupés – les Israéliens adorent le foot mais ils se demandent encore s’ils ont une équipe nationale qui vaut que l’on vienne la voir – ce sont les invités qui ont tiré les premiers. A la 8ème minute déjà, succession de passes entre Baumgartlinger et Lazaro, qui alerte Zulj, le joueur d’Anderlecht, qui glisse à son tour à Marko Arnautovic, le milieu offensif de West Ham laissé absolument seul par la défense des Hébreux au point de pénalty. Le colosse d’un mètre quatre-vingt-douze conserve son sang-froid et place le ballon hors de portée du gardien Ariel Harush qui n’avait pas encore touché le cuir avant d’aller le chercher au fond de ses filets.

 

Les Autrichiens se disent alors que la belle soirée printanière va leur être agréable, la suite va leur prouver que non. Le 5-0 de Ramat-Gan en 1999 comptant pour l’Euro 2000 remporté par la France, avec les deux réussites de Berkovic et le chef d’œuvre de Revivo appartiennent à l’histoire, la sélection israélienne de 2019 n’est plus que l’ombre de son passé.

 

Pourtant, la tension est grande sur la pelouse. D’abord, parce que les hôtes ressentent encore douloureusement leur défaite de la semaine dernière à Vienne, en match d’ouverture contre la Pologne (0-1), et parce qu’une nouvelle défaite leur est absolument interdite s’ils entendent tenir leur rôle de favoris dans ce groupe G.

 

Ensuite et surtout, parce que sur la ligne de touche se déroule un curieux face-à-face entre le coach des visiteurs, l’Allemand Franco Foda et l’entraîneur… autrichien d’Israël, Andy Herzog, véritable héros du foot dans son pays, comptant toujours le plus grand nombre d’apparitions sous le maillot national (103).

 

Les deux hommes se sont copieusement chambrés durant les jours qui ont précédé la rencontre, et Herzog entend bien montrer à ses compatriotes qu’ils ont eu tort de choisir un mentor étranger à sa place. L’ex-butteur hors normes a aussi très "autrichianisé" les cardes de la Nivkhéret, se faisant entourer de plusieurs concitoyens, notamment de Willi Ruttensteiner au poste de directeur sportif de l’Association israélienne de football (IFA). Mais surtout, Herzog s’est assuré les services d’un "coach mental", en la personne de Markus Rogan, qui fut le meilleur nageur autrichien de tous les temps, remportant deux médailles d’argent en dos aux JO d’Athènes (2004) et détenteur de plusieurs records du monde en son temps et dans sa discipline. Pour ne rien retrancher à la carrière de ce préparateur psychologique, il s’est converti au judaïsme avant d’épouser la très belle Leanne Cobb et de lui faire un enfant.

 

Cela donne envie de reparler de l’Hakoah Vienne [heb. : ha-koakh, la force], le premier vainqueur, en 1925, du championnat professionnel autrichien, après avoir été, deux ans auparavant, la première équipe continentale à battre une équipe professionnelle britannique, West Ham United, alors finaliste de la coupe d'Angleterre, sur le score sans appel de 5 à 0. Parfois l’histoire se mord la queue, ce n’est pas notre ami Arnautovic qui dira le contraire, même s’il ignore probablement cet épisode du club dans lequel il évolue.

 

Retour à la partie de ce soir après ces digressions para-sportives. Mais vous n’avez pas manqué grand-chose : les Autrichiens d’Autriche dominent, tandis que les Israéliens tentent timidement de lancer quelques incursions à proximité de la cage défendue par Heinz Lindner, habituellement le portier des Grasshoppers de Zurich.

 

Puis survint la 34ème minute qui allait tout changer : centre lumineux d’Eli Dassa, un Sabra de 26 ans d’origine éthiopienne, puis tête plongée anthologique d’Eran Zahavi. Lindner, en dépit d’un plongeon méritoire, ne peut que regarder le cuir lui échapper. Un scénario qui va se reproduire plusieurs fois impliquant les mêmes acteurs, mais pour le moment, c’est 1 à 1.

 

La moitié occupée du stade exulte. Les joueurs ont eu le mérite de continuer à y croire, sans doute les prémices du travail du mage Rogan !

 

A peine le temps de reprendre notre souffle, alors que les joueurs rouges multiplient les combinaisons méritoires mais stériles face à notre cerbère en grande forme, qu’à la 45ème minute, le capitaine de la Nivkhéret Bibras Natcho (prononcez Natkho s’il vous plaît !), membre de la minuscule minorité circassienne de Galilée, botte un coup franc ; le roi de la soirée, Eran Zahavi, s’extrait du paquet de joueurs et remet un coup de tête à Heinz Lindner qui n’y pouvait à nouveau rien : Israël 2, Autriche 1.

 

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Eran Zahavi, un brin satisfait peut-être ?

 

Zahavi, qui évolue bizarrement au Guangzhou R&F en Chine, mais qui s’y plaît beaucoup, est en train de donner le tournis à la charnière centrale adverse, composée de Martin Hinteregger qui fait les beaux jours d’Eintracht Frankfort en Bundesliga allemande, et d’Aleksandar Dragovic, qui officie dans le même et néanmoins prestigieux championnat au Bayer Leverkusen.  

 

Et ce n’est pas fini du tout, le plus beau but est à venir. Il arrive d’ailleurs à la 55ème, au retour des vestiaires : Zahavi-le-Chinois expédie en pleine course un missile des vingt mètres dans la lucarne de l’infortuné gardien, qui commence à se demander ce qu’il est venu faire à Haïfa : Eran Zahavi 3 – Autriche 1 ! Et encore, du "mauvais" pied, il est droitier, il l’a sans doute oublié et il a allumé du gauche. Vous verrez sûrement ce but à la télévision, c’est un grand moment du football. Un truc que ceux qui, comme moi, ont eu le privilège de le voir en live, raconteront à leurs petits-enfants et arrière-petits-enfants. La moitié vide du stade a eu tort.

 

Sous le coup de l’émotion, j’avais presque loupé la scène, mais au bord du terrain, comme l’écrit dans un style à peine dramatique Der Standard de Vienne : "Herzog applaudiert, applaudiert, applaudiert, Foda verfällt, verfällt, verfällt". Traduisez "verfällt" par défaille. Cela donne : Foda (l’entraîneur allemand des Autrichiens) défaille, défaille, défaille. Comment peut-on défaillir trois fois de suite ? C’est une autre histoire, demandez-le à Der Standard…

 

A la 66ème, la messe est dite (pliz, les orthodoxes, pas de procès en apostasie, c’est juste une façon de m’exprimer !). Zahavi – who else ? – qui se sent soudain l’esprit d’équipe, qui pense que trois c’est assez, quatre, c’est trop pour Heinz Lindner, et qui veut faire participer le Nazaréen Moanes Dabour (qui n’avait plus scoré depuis longtemps en équipe nationale), lui offre un caviar alors qu’il était en position de se faire re-marquer. Dabour effectue un contrôle en demi-volée et fusille le malheureux goal, qui ne pense qu’à rentrer chez lui au fin fond du Tyrol. Mais qui ne manque ni de courage ni de qualité et repousse l’envoi violent (les Arabes-israéliens n’ont pas l’autorisation d’utiliser des missiles) du natif de Nazareth dont d’autres originaire se sont par ailleurs distingués dans d’autres disciplines. Mais Moanes, têtu tel le frelon (Dabour signifie frelon tant en arabe qu’en hébreu), reprend lui-même le renvoi du Tyrolien et lui expédie une piqûre imparable, et surtout qui fait mal : Israël 4, les autres 1.

 

En fin de rencontre, Arnautovic réduira l’écart afin de le rendre plus décent, sur un but cocasse : un tir dévié par Ariel Harush qui rebondit sur l’attaquant autrichien lui permettant de signer un doublé malgré la défaite de son camp.

 

Les visiteurs n’ont par ailleurs jamais démérité et ils se sont octroyé plusieurs occasions de marquer durant la rencontre, dont une sauvée sur la ligne par un défenseur bleu et blanc. Ils ont aussi terminé le match en ayant tiré sept coups de coin contre aucun à la Nivkhéret.

 

Mais les Israéliens ont joué beaucoup plus verticalement, et ils avaient un certain Zahavi dans leurs rangs, en état de grâce, amen. Même qu’il aurait encore pu en inscrire un quatrième, l’un de ses tirs faisant frémir le poteau des buts adverses par son insupportable proximité, et un autre encore le heurtant violemment.

 

Zahavi a sans doute fait la différence, mais toute l’équipe a montré un beau visage et de la résilience. Surtout en seconde période pendant laquelle elle s’est fait plaisir et laissé paraître des promesses intéressantes en vue d’une éventuelle participation à l’Euro pour lequel Israël ne s’est jamais qualifié.

 

Il semble qu’Herzog et sa bande d’Autrichiens aient impulsé de nouvelles ambitions aux Hébreux en perte de vitesse durant ces dernières longues [interminables, oui ! Ndlr.] années de purgatoire. Puisse cette lueur se transformer en espoir. On en saura un peu plus le 7 juin en Lettonie et quelques jours plus tard en Pologne, un autre favori de la poule G. Mais dans le doute, réjouissons-nous du moment présent. Il nous permettra de passer les élections dans la joie et la légèreté.

 

Je cesse de vous entretenir, car je dois me dépêcher de rentrer à Sdérot, j’ai vu à la TV du bistro dans lequel j’ai rédigé mon article que ça chauffe à nouveau sur le pourtour de Gaza. Ballons incendiaires (un blessé léger à la main), émeutes violentes et riposte d’un char de Tsahal qui a anéanti deux postes d’observation du Hamas. La route du Néguev est longue, elle passe tout près de la frontière. J’espère bien que c’est le dernier article que je vais rédiger cette nuit. Drôle de pays.