De pathétique à ignoble (info # 011903/19) Version imprimable
mardi, 19 mars 2019

 

Par Francis Contamines

 

Beaucoup de lecteurs de la Ména, dont j’attends chaque jour impatiemment les analyses captivantes, s’étonneront de trouver mon article dans ces colonnes. Mais j’ai demandé à mon ami de cinquante ans Stéphane Juffa de pouvoir m’y exprimer, conscient de ce que l’agence de presse qu’il dirige est l’un des derniers havres de liberté absolue de la presse francophone de l’écrit.

 

Pardon, alors, pour mon intrusion aux habitués des questions de stratégie internationale et des évènements du Moyen-Orient si je traite aujourd’hui un sujet étranger à leur contexte d’intérêt habituel, s’agissant à la fois d’une actualité différente, qui, de plus, s’intéresse au… sport suisse. Pour ma défense, j’argumenterai que, par la faute du politiquement correct – je devrais plus précisément parler d’une chape de plomb -, de considérants économiques et d’une forme détestable de racisme linguistique, aucun media de mon pays n’accepterait de publier les lignes que vous allez lire. D’ailleurs, vous vous rendrez compte, en filigrane de mon récit, qu’il participe d’une réalité qui va bien au-delà du sport.

 

Trêve d’introduction : ce soir va se dérouler à Berne, la capitale helvétique, un match de hockey sur glace comptant pour le cinquième tour de la poule finale en vue de l’attribution du titre de champion national, autrement dit, les play-offs. La partie opposera le club germanophone local, le CP Berne, aux Romands du Genève-Servette Hockey Club (GSHC) ; les deux formations en sont à deux victoires partout dans cette compétition, qui verra la première équipe qui comptabilisera quatre succès dans la série se qualifier pour les demi-finales.  

 

Or ce soir, la rencontre sera privée de valeur sportive suite à des décisions arbitrales sans le moindre fondement, qui obligeront les gens du bout du lac à s’aligner avec plusieurs juniors dans le tour final de l’une des ligues les plus exigeantes de la Planète hockey.

 

A la place du coach ontarien du Genève-Servette, Chris Mc Sorley, au vu de la gravité de l’injustice, je pense que j’aurais déclaré forfait ou que je m’alignerais avec une équipe de hockeyeurs de douze ans d’âge afin de marquer mon indignation, tout en ne gâchant pas les chances de mes joueurs en vue de l’acte VI qui se déroulera à la patinoire des Vernets, dans la cité de Calvin.

 

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Chis Mc Sorley, le coach de Genève : pas dupe

 

En fait, les décisions extra-sportives visant à favoriser outrageusement les clubs alémaniques empoisonnent ce sport depuis de longues années déjà, privant parfois la meilleure équipe de décrocher les lauriers qui lui reviennent simplement parce qu’elle représente la zone francophone – la Romandie -, ou italophone, le Tessin.

 

En 2010, la finale des play-offs avait vu s’opposer le CP Berne et le GSHC, et elle s’était déjà vu entacher de plusieurs énormes malversations arbitrales qui avaient permis aux Bernois de s’imposer finalement 4 à 3 dans la série, sur sa patinoire (couverte) de la Bern Arena, qui peut accueillir 17 000 spectateurs et qui enregistre la moyenne d’affluence la plus élevée en Europe pour le hockey.

 

En Suisse, le ski et le hockey sur glace sont les deux disciplines qui présentent indiscutablement la plus grande qualité sportive, les hissant parmi les sommets de la hiérarchie mondiale.

 

Reste que d’autres clubs non-alémaniques font souvent les frais du favoritisme débridé tant au niveau des arbitres que des instances à forte majorité alémanique, comme ce fut par exemple le cas lors du dernier match décisif de la série opposant Zoug aux Tessinois de Lugano, lors de laquelle, à deux minutes de la fin de la prolongation, dans les instants fatidiques, les arbitres pénalisèrent un Luganais de deux minutes, alors qu’il n’avait commis strictement aucune faute.

 

Samedi dernier, en revanche, lors de l’acte IV disputé aux Vernets, deux Genevois ont été blessés au sang au visage par des coups de cannes de leurs adversaires, sous les yeux des arbitres, sans qu’aucune pénalité ne soit sifflée contre les fautifs. Ce, quand le règlement prévoit une expulsion automatique d’au moins deux minutes dans ce cas, l’équipe ainsi pénalisée se retrouvant en infériorité numérique sur la glace. Et à cinq contre quatre, ou même, parfois, cinq contre trois, l’opportunité d’inscrire un but est en moyenne de vingt pour cent lors de ces périodes spéciales.

 

Jusqu’à présent, les deux formations se sont imposées chacune à deux reprises à l’extérieur et ont perdu à la maison. Lors de la dernière victoire de Genève à Berne, jeudi dernier, un arbitre américain officiait parmi les quatre juges de jeu, et cela a largement contribué à garantir l’impartialité de la rencontre.

 

Mais si, à Berne, personne ne fut lésé par ce qui se déroula sur la glace, la commission arbitrale de la Ligue, qui juge après coup et à la vidéo les phases de match les plus litigieuses, et qui, dans les cas extrêmes, peut infliger à un joueur une amende et l’exclusion du prochain match, a transgressé toutes les lois du hockey au détriment évident de la formation lémanique.  

 

La Ligue, dirigée par des alémaniques, a décidé d’expulser deux renforts étrangers du GSHC qui n’avaient pas commis la moindre faute. Allant jusqu’au bout de l’iniquité, elle ne les a pas condamnés à un match de suspension en plein play-offs (la période décisive de la saison), mais à deux, assurant ainsi aux Bernois un très net avantage extra-sportif sur leurs adversaires.

 

Les exclus Daniel Winnik et Tommy Wingels sont les troisième et quatrième joueurs les plus importants de Genève, alors que le numéro deux est indisponible à cause d’une blessure aux muscles adducteurs (qui n’a rien à voir avec Berne). Ce qui fait que l’équipe de Mc Sorley se retrouve condamnée à disputer une partie ce soir, à cause de fautes imaginaires, au moment crucial de la saison, privée de trois des cinq joueurs de son bloc de parade (en hockey, les équipes alignent quatre blocs de 5 joueurs, également appelés lignes, qui se relaient sur la glace).

 

Autant dire que la capacité des Aigles (le surnom de Genève-Servette, celui de Berne est les Ours) pour tromper la vigilance de Leonardo Genoni, l’un des meilleurs gardiens de Suisse et du monde, s’en trouve très sérieusement – et pas par le fruit du hasard – altérée. Ce, d’autant plus que les meilleurs buteurs du championnat régulier pour GSHC, Jeremy Wick et Cody Almond, sont eux aussi indisponibles sur blessures jusqu’à la fin de la saison. Eh oui, le hockey est une activité dangereuse.

 

Dans le premier cas, la Ligue a reproché à Tommy Wingels, l'attaquant américain de Genève-Servette, une charge à la tête du Bernois Jan Mursak à la 10e minute de l'acte III du quart de finale, jeudi soir à la Bern Arena, remporté 3 à 2 par les Genevois au terme d’une double prolongation épique.

 

Plutôt que de vous soumettre mon analyse, certains pourraient légitimement imaginer que je m’exprime avec un parti-pris, je préfère céder la parole à Stéphane Rochette, le spécialiste québécois de l’arbitrage de la chaîne payante My Sport, qui diffuse les rencontres du championnat suisse de hockey. Rochette a, auparavant, officié treize ans durant comme arbitre dans ledit championnat : voir la vidéo.

 

Vous l’aurez entendu, la charge est correcte et ne mérite donc pas même une pénalité de deux minutes, encore moins, bien sûr, une pénalité de match, alors que l’exclusion de deux parties est essentiellement scandaleuse et, d’une façon qui ne peut être qu’indiscutable, sciemment décidée en vue de fausser le rapport de force sportif (et très serré) existant entre les deux formations. Pour être plus clair encore : afin de permettre à Berne de se qualifier pour les demi-finales.

 

J’ai demandé l’avis de pas moins de dix spécialistes reconnus du hockey sur glace pour vérifier l’analyse de Stéphane Rochette : neuf ont confirmé qu’il n’y avait pas de faute, le denier déclarant qu’on "aurait pu, à la limite, siffler deux minutes contre "Wingels" pour ne pas avoir contrôlé sa course".

 

Le second cas est plus flagrant encore [voir la vidéo]. Lors de la rencontre de samedi dernier à Genève, l’acte IV, c’est l’autre menace pour la qualification des Ours, le Canadien Daniel Winnik, qui a été banni pour deux matchs.

 

Contrairement à ce que l’on peut croire en regardant la vidéo, les Genevois jouent en grenat et les Bernois en jaune. Ce n’est donc pas Daniel Winnik qui commet l’agression caractérisée que l’on voit, mais c’est lui qui la subit. Le 92 jaune est Gaëtan Hass. On le voit plaquer violemment Winnik contre le plexiglas alors qu’il ne dispute pas le palet, lequel se trouve déjà à l’extrémité de la patinoire, mais cherche clairement à l’intimider voire à le blesser.

 

En hockey, cela implique une pénalité de 2 + 10 minutes, mais les arbitres vont l’ignorer. C’est au contraire l’agressé, Daniel Winnik, qui va se voir infliger deux matchs de suspension par la commission arbitrale, pour un croc-en-jambe inexistant. On distingue le joueur de Berne, Tristan Scherwey, arrivant de la gauche, tentant par obstruction de faire se télescoper les deux joueurs genevois. Au dernier moment, il trébuche sur la jambe de Winnik et se sort, de plus, de ce choc sans aucun mal.

 

De l’avis de mes dix consultants : il n’y a pas de faute, Winnik se contentant de lever la jambe et non de l’étendre devant lui pour faire trébucher son adversaire. Hass doit être envoyé en "prison", possiblement Scherwey pour deux minutes, mais en aucun cas le Canadien. De l’avis des experts, une suspension de match pour ce fait de jeu est inimaginable et, a fortiori, une double suspension participe d’une tentative de manifeste de fausser l’issue du quart de finale entre Berne et Genève.

 

Parlant de Tristan Scherwey, la "victime" du croc-en-jambe, souvent considéré comme un "voyou des patinoires", j’ai choisi de vous soumettre ce qu’il affirmait à son propre propos lors d’une interview donnée à un confrère il y a quelques années :

 

"Multirécidiviste en matière de mises en échec violentes, voire dangereuses, Tristan  Scherwey s’est construit une réputation de vilain garçon. "Surtout en Romandie car, par malheur,  j’ai souvent blessé des joueurs issus de la région francophone. Je comprends que certains ne me portent pas dans leur cœur, vu ma manière de jouer et mon passif (ndlr.: des provocations, des bagarres et des suspensions)".

 

 Scherwey ajoutait, si ce qui précède n’était pas suffisamment explicite :  

 

"J’avoue que je suis sans pitié, mais je ne me rends pas toujours compte de ce que je fais. Des fois, sur le moment, je charge, l’action se termine, et mon adversaire se retrouve couché au sol" [Extrait du quotidien vaudois 24 Heures].

 

Ce sont évidemment les déclarations d’un dangereux irresponsable, qui avait d’ailleurs provoqué une commotion cérébrale chez l’infortuné Gaëtan Augsburger, du Lausanne Hockey Club, une autre formation de la région francophone.

 

Tout cela serait sordide si ce n’était pas aussi regrettable. Les clubs et les joueurs investissent toute leur saison pour remporter le Graal que constitue le titre de champion. Et des millions aussi : 14 millions de francs suisses (12.3 mios d’euros) dans le cas de Genève, et environ 30 (26.5 mios d’euros), dans celui du CP Berne.

 

J’ai choisi la Ména car le quotidien genevois La Tribune de Genève appartient au groupe suisse alémanique Tamedia et n’est déjà plus conçu et rédigé à Genève, ville de 580 000 habitants. Or outre le fait que La Tribune n’est pas faite à Genève, que son niveau rédactionnel est innommable, que les articles sont bourrés de fautes de grammaire et de vocabulaire, que sa lecture en ligne est malgré tout payante, que le contenu est le même que celui de 24 Heures et du Matin, également propriétés de Tamedia, les problèmes dont je vous ai entretenu n’y ont pas droit de cité.

 

Même constatation pour la chaîne de télévision publique romande, RTS, où l’on évite soigneusement tous les sujets qui pourraient irriter ceux de l’autre côté de la barrière de röstis, Röstigraben en allemand. Il existe une sorte de déférence automatique des francophones pour les alémaniques, comme c’est le cas de nombreuses minorités francophones à l’égard des communautés pratiquant les autres langues des pays qu’elles partagent.

 

Il est vrai que les alémaniques sont 5.86 millions et les francophones 1.96 millions, quant aux 680 000 Tessinois, ils apprennent presque tous le suisse-allemand, non par plaisir mais par nécessité.  

 

Zurich, Berne et Bâle sont des géants de l’économie, qui concentrent jalousement tous les centres décisionnels et industriels à l’échelon national. Par comparaison, Fribourg, Lausanne et Genève sont des sympathiques villages. A Genève, les Suisses sont minoritaires face à la population immigrée qui les entretient. Pas les mêmes immigrés qu’en France ou dans le reste de l’Europe, ceux qui sont partis avec l’argent.

 

Lors, face à une telle disparité de moyens, qui, vous l’imaginez bien, se retrouve à tous les niveaux de la coexistence linguistique, si les tricheurs se sont payés les arbitres pour s’offrir, une fois de plus, le championnat de hockey, que voulez-vous que nous y fassions ?

 

La Suisse n’est pas un long fleuve tranquille, retenez la leçon. Et si Genève l’emporte ce soir à Berne, cela tiendra d’un miracle aussi considérable que la traversée de la mer Rouge à pied sec. Le coach n’a pas même les noms de quatre joueurs étrangers à inscrire sur la feuille de match, ce qui représente le nombre de renforts autorisé. L’injustice est amère. Lorsque s’y ajoute l’impossibilité d’en parler, elle devient nauséeuse.