Elections israéliennes : les jeux sont faits, rien ne va plus (012009/19) Version imprimable
vendredi, 20 septembre 2019

 

Par Stéphane Juffa

                                   

Les résultats quasi-définitifs des élections générales israéliennes de mardi sont connus, ils ne changeront plus.

 

Kakhol-Lavan (le parti Bleu-Blanc) a remporté le scrutin avec 33 sièges contre 31. Son no.1 Benny Gantz est à la tête du plus grand parti d'Israël. Ce sont les deux éléments d'une victoire électorale indiscutable.

 

De plus, aucun autre parti ne veut de coalition avec Binyamin Netanyahu et son bloc de réfractaires comptant 55 députés. Ce, alors que Lieberman et les Arabes, séparément, accepteraient volontiers une alliance avec Kakhol-Lavan. Cela reste toutefois insuffisant comme plateforme commune pour composer une coalition ; pour gouverner sans le Likoud, il faudrait une alliance Kakhol-Lavan, Lieberman, liste arabe, ce qui paraît très improbable.

 

scor.jpg

 

Aujourd'hui, le seul obstacle à la formation d'une large coalition gouvernementale libérale et laïque articulée autour de Kakhol-Lavan et du Likoud est un homme, pas un parti : Binyamin Netanyahu. Celui qui a conduit Israël à cette impasse en introduisant dans l'équation politique des éléments judiciaires personnels.

 

Immédiatement après les élections, sans même attendre les résultats du vote des militaires, il a constitué avec son bloc de fascistes et d'antisionistes une coalition de barrage dont l'objectif unique consiste à empêcher qu'Israël soit gouvernée, à moins que ce ne soit par ceux qui ont perdu les élections.

 

Ne vous y trompez pas, il s'agit d'un autre coup d'Etat de la part de Binyamin Netanyahu, qui a soudain abandonné les slogans électoraux auxquels il n'a jamais cru : l'urgence sécuritaire a cessé de le préoccuper. Celle dans laquelle il a pourtant plongé Israël par l’inconsistance de son raisonnement stratégique et ses calculs à court terme.

 

Désormais, à moins d'être dirigée par celui qui a perdu les élections, la sécurité de l'Etat hébreu face à l'Iran, au Hamas et au Hezbollah peut attendre jusqu'aux calendes grecques.

 

Suite à la profession d’intention de la coalition de barrage érigée par les défaits, consistant à faire échec au processus démocratique issu du résultat du scrutin, aux principes de gouvernance et à l’exercice de l'autorité du pays, il n'existe pas de solution négociée pour former une majorité gouvernementale stable assurant l'avenir d'Israël et des Israéliens.

 

Ceci, bien qu'au moins 75 pour cent des électeurs se soient exprimés en faveur de formations libérales et laïques.

 

A cause de la volonté d'un homme de tenter d'échapper à la justice - qui veut le juger pour les délits dont elle l'accuse -, même au prix de la destruction de son pays.

 

Il reste cependant deux solutions non-négociées et non-négociables à cette situation de blocage volontaire : que le Président Rivlin nomme initialement Netanyahu pour former un gouvernement, une tâche qu'il ne pourra pas accomplir avec succès ; et que, le 2 octobre, le procureur de l'Etat inculpe définitivement Netanyahu dans trois des affaires dans lesquelles il est impliqué.

 

Après n'importe laquelle de ces deux occurrences, à savoir celle qui adviendra en premier, les individus raisonnables du Likoud s'occuperont enfin des intérêts de leur pays pour la protection desquels ils ont été élus.

 

Ils le feront après avoir laissé l’opportunité à leur chef actuel de former un gouvernement, ils le feront parce qu'il y a des députés élus du Likoud qui comprennent parfaitement ce que je viens d'écrire. Ils le feront aussi parce qu'en cas de troisièmes élections en janvier, uniquement destinées, comme les deux précédentes, à sauver Netanyahu de la prison, leur parti n'atteindrait probablement pas les 35 sièges qu’ils comptabilisaient en avril, ni les 31 qu’ils ont obtenus mardi, mais sans doute un chiffre ne dépassant pas 25 mandats.

 

S’ils participent au putsch ourdi par Netanyahu, les élus du Likoud verront les électeurs prendre leurs responsabilités à leur place, et les condamner irréversiblement aux gémonies.

 

Bibi c’est fini. Dès la rentrée parlementaire du 3 octobre, le lendemain de l’audition de Netanyahu par le procureur de l’Etat, la nouvelle majorité surmontera ses différences (même si elle est encore incapable de former un gouvernement) afin de reprendre aux perdants la présidence des divers comités, le perchoir au Likoudnik Youli Edelstein et la tête des autres institutions dépendant du parlement qui déterminent la vie de tous les jours en Israël. Nul doute que si la coalition de barrage aura résisté jusque-là, elle se délitera rapidement lorsque ses constituants se verront dépouiller de tous leurs privilèges.

 

La solution la plus élégante consisterait pour Netanyahu à négocier avec le proc l’abandon des poursuites qui le visent en échange de son retrait de la vie politique. Après consultation du Président Rivlin, des chefs de partis, des juges de la Cour Suprême, je ne doute pas que l’on pourrait s’entendre.

 

En fait, l’actuel Premier ministre, s’il considère logiquement sa situation, n’a pas réellement d’alternative, car s’il n’utilise pas ce dernier recours, il perdra dans tous les domaines : il ne sera plus chef de l’exécutif et il devra apparaître devant ses juges avec un gros risque de finir en prison. Pour éviter cela, Netanyahu doit mettre en branle le processus de deal avec l’appareil judiciaire de manière à ce qu’il se termine avant l’audition du 2 octobre. Ensuite, ce serait beaucoup plus compliqué.

 

Ce qui est sûr est qu’il y a de moins en moins de dupes dans la société israélienne prêts à aller une troisième fois aux urnes en une année pour répondre au seul caprice d’un homme poursuivi par ses malversations ; celles qui font déjà l’objet de procédures et celles, bien plus lourdes de conséquences, qui vont immanquablement suivre et que le parquet envisage déjà depuis plusieurs mois.

 

Et le public en a aussi ras-le-bol des campagnes électorales à la Netanyahu, axées sur le dénigrement dévoyé des autres candidats. Et surtout que l’on ne vienne pas me dire que la violence était réciproque, car ceux qui prétendent cela ne comprennent pas l’hébreu. Gantz et ses trois compagnons n’ont pas répondu aux insultes et aux invectives, il sont restés dignes et mesurés.

 

Aussi, le public en a majoritairement ras-le-bol de voir le Premier ministre en exercice traiter, à longueur de journées, de gauchistes, d’impotents et presque de traitres, ceux qui avaient la charge suprême de la sécurité d’Israël. Netanyahu a fait des proxénètes de nos généraux et c’est insupportable. Dans le même temps, il inventait du patriotisme chez les orthodoxes qui brûlent le drapeau national le Jour du Souvenir de nos guerres et surtout de nos morts.

 

A la Ména nous ne donnons pas dans l’activisme, ni en faveur, ni à charge de personne, mais nous n’hésitons jamais à mentionner l’information sans nous soucier de préserver la paix des ménages. Ainsi, pour illustrer le fait que tant Shas que Yahadut Hatorah (le judaïsme unifié de la Torah) n’ont rien à faire dans un prétendu "bloc national", il suffit de se rapporter à une actualité de la nuit dernière :

 

Dans le quartier ultra-orthodoxe hiérosolymitain de Méa Shéarim [heb. : les cent portes], l’un des rares soldats engagé dans l’Armée revenait en permission. Il s’était arrêté à l’étal d’une libraire et consultait des ouvrages. A ce moment, des dizaines, sans doute des centaines d’étudiants des écoles religieuses de Yahadut Hatorah se sont rués sur l’infortuné militaire et ont entrepris de le lyncher car il œuvre à la défense d’un pays dont ils ne reconnaissent pas l’autorité et contestent l’existence. Le jeune homme, blessé, n’a dû sa survie qu’à l’intervention rapide et musclée de commandos de police, eux aussi pris à partie par les étudiants talmudiques et leurs rabbins qui les couvraient de projectiles. Il n’y a eu aucune condamnation de cette agression de la part de Shas ou de Yahadut Hatorah. Pas plus d’ailleurs que de responsables de partis de la coalition de barrage, et particulièrement pas du Premier ministre en exercice.

 

Et ce genre d’incident, relaté ce matin par la presse israélienne est de plus en plus courant. La haine des laïques a atteint un tel seuil dans ces quartiers, qu’il y a quelques mois, des pompiers venus éteindre un incendie ont été également caillassés. Ils ont dû abandonner le sinistre et laisser la maison des orthodoxes se consumer. Ceci, c’est l’image de la réalité non glamourisée au Netanyahou-Photoshop.

 

Un dernier mot dans cette analyse, elle concerne les Arabes-israéliens. Il est erroné de prétendre qu’ils ont envie de s’intégrer. Ils sont déjà intégrés. Ils sont médecins, juges, avocats, ingénieurs, ouvriers et étudiants. Ils fonctionnent quotidiennement aux côtés de leurs concitoyens juifs, druzes et Tcherkesses. Ils dirigent des hôpitaux publics, sont officiers dans l’Armée, siègent à la Haute Cour de Justice.

 

Toutes les études montrent  qu’au moins quatre-vingt pour cent d’entre eux se sentent bien dans la réalité israélienne et entendent y jouer un rôle politique beaucoup plus actif. Ce n’est pas le cas de leurs représentants, de la plupart des treize élus de la Liste commune qui sont ouvertement antisionistes. Je dis quant à moi qu’il importe de jeter des ponts par-dessus ces politiciens afin de ne pas laisser deux millions de compatriotes sur la touche ; les ignorer en nous drapant dans nos avantages optiques perpétue une erreur. Ce sont les Arabes les plus libres et respectés du Moyen-Orient, ils le savent très bien et ils apprécient leur situation. Je prétends qu’ils ne posent aucun danger pour la société israélienne et qu’il faut profiter de cette coexistence satisfaisante pour commencer à les responsabiliser. Et qu’il ne demandent pas mieux.

 

J’ai même la solution : les faire entrer dans la coalition gouvernementale qui dirigera Israël. Qu’il y ait des ministres arabes, musulmans et chrétiens. Le tout sous une seule condition sine qua non : qu’ils ne participent ni aux discussions ni aux décisions concernant la sécurité du pays, car en cette matière, il y a conflit d’intérêt, et qu’ils s’engagent à voter toutes les propositions de lois présentées par le gouvernement. Je sais, pour en avoir discuté avec des représentants arabes, que plusieurs membres de la Liste commune, qui est en fait un aligot de plusieurs formations idéologiquement très différentes, sont disposés à s’accommoder de cette restriction, si les partis juifs les acceptent.

 

Quelle que soit la décision qui sera prise concernant les Arabes-israéliens, ma principale constatation dans cette analyse post-électorale est que la carrière de Binyamin Netanyahu est terminée. Qu’Israël, probablement sans avoir à subir un nouveau round électoral en janvier, mais dans le déchirement et pas dans l’harmonie, va tourner une nouvelle page de son histoire. Les partis traditionnels vont finir de se refondre et de se mélanger ce qui n’est sûrement pas un mal. Lorsque nous seront gouvernés, il faudra aussi songer à reformuler notre système électoral. Parce qu’à l’instar de certains politiciens, il vient de démontrer qu’il était allé au bout de ses limites.