Et si c’était un remake du pacte germano-soviétique ? (011510/19) Version imprimable
lundi, 14 octobre 2019

 

Par Stéphane Juffa

 

Avec Perwer Emmal à Kobane et toute l’équipe moyen-orientale de la Ména.

 

Métula, mardi 2h42 à Kobané et à Métula, 1h42 à Paris

 

Sur le terrain, l’essentiel de l’affrontement se déroule dans le saillant de Manbij, plus précisément encore à l’est de la ville autour du cercle numéroté 1 sur la carte.

 

Soutenus par les chars et l’artillerie turcs, ce sont les ex-al Qaëda qui sont aux avant-postes et qui se heurtent principalement aux forces kurdes, secondées par l’Armée gouvernementale syrienne et ses blindés.

 

Comme cela était prévisible, l’Armée de Bashar al Assad se montre décevante dans sa première journée d’intervention. Vers midi, on a même assisté, toujours à proximité du cercle no.1, à une débandade de ces hommes, suite à un bombardement de leurs ennemis. Les soldats de Damas ont été vus abandonnant leur position avec tout ce qui pouvait rouler, accélérateur au plancher [voir la vidéo de cette retraite précipitée].

 

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Service cartographique © Metula News Agency

Carte de la région de Manbij-Jarabulus où les armées s’affrontent

 

Ils ont également abandonné l’un de leurs chars les plus modernes sur le champ de bataille, ce qui a permis aux ex-al Qaëda de se pavaner sur l’engin et de se faire abondamment photographier sur sa tourelle.

 

Dans ce secteur géographique, les supplétifs islamistes d’Erdogan ont occupé quelques hameaux secondaires sans importance stratégique, incapables pour le moment de réaliser une percée.

 

Durant la journée, au même endroit, une troupe russe a également été prise sous un bombardement massif.

 

Ce soir, l’Armée gouvernementale syrienne acheminait des renforts dans la région.

 

Un peu plus à l’est, aux alentours du petit cercle sur la carte, sur la rivière Sajour, des combats sporadiques se déroulent. Ce matin, les ex-al Qaëda ont tenté d’y prendre d’assaut le village d’al Cat, mais leur attaque a été sévèrement repoussée par les Peshmergas. Les assaillants ont perdu un blindé dans cette aventure ainsi que quatre combattants.

 

A l’est de l’Euphrate – pas sur la carte – le front s’est relativement stabilisé même si les combats font rage partout.

 

Les soldats d’al Assad arrivent du Sud et s’installent au contact de l’adversaire dans les positions et les villes tenues par les Kurdes. La ville de Tel Abyad est définitivement aux mains des Turco-islamistes qui étendent leur zone d’influence autour de leur prise. Leur tête de pont y atteignant une trentaine de kilomètres de profondeur.

 

En revanche, les Peshmergas contrôlent toujours solidement Ras al Ayn sans l’aide de l’Armée régulière syrienne qui ne s’y est pas aventurée. Les Kurdes ont même repris la zone industrielle qu’ils avaient perdue à l’est de la cité.

 

Le plus gros acquis turco-islamiste du point de vue stratégique se situe entre Tel Abyad occupée et Ras al Ayn, où l’envahisseur contrôle des positions à 40km de la frontière et sur une largeur de 50km dans la direction sud-ouest/nord-est, parallèlement à ladite frontière.

 

Mais surtout, l’aspect important de cette poussée réside en cela que les Turcs ont atteint et même dépassé l’autoroute M4 sur laquelle le trafic est évidemment impossible. Les Kurdes et les gouvernementaux tentent de réduire cette percée et d’âpres combats se déroulent sur cette zone sans le moindre répit.

 

A l’est de Ras al Ayn, en revanche, l’agresseur se montre incapable d’augmenter son implantation et la poche a même tendance à se réduire.

 

En résumé, le poids de la confrontation s’est porté sur le saillant de Manbij à l’ouest de l’Euphrate, tandis qu’à l’est du fleuve, les combats se déroulent sur plusieurs poches séparées les unes des autres, sur 70km le long de la frontière, entre Tel Abyad occupée à l’ouest, et Ras al Ayn à l’est.

 

Les autres parties du Rojava sont étrangement beaucoup plus calmes depuis hier, et l’on ne signale pas de combats ni de bombardements aériens ou d’artillerie ni à Qamishli, la capitale informelle du Rojava, forte de ses 200 000 habitants, à 90km à l’est des poches, ni à Kobane, à 60km à l’ouest d’icelles.

 

Or ces deux villes avaient été copieusement bombardées ces jours précédents, ce qui pourrait faire songer à un accord secret entre Moscou et Ankara en vue d’un partage du Rojava. Ce, d’autant plus que l’Aviation russe, si elle survole constamment le saillant de Manbij, n’est pas intervenue.

 

C’est cela qui me turlupine le plus : si Poutine avait décidé de renvoyer Erdogan dans ses pénates, il l’aurait écrasé sous les bombes de ses avions, son meilleur argument militaire. Ses pilotes ne se contenteraient pas de compter les points à partir des nuages.

 

Dans le même registre, nous avons remarqué que les chasseurs-bombardiers d’Erdogan ne tiraient pas sur les zones dans lesquelles évoluent des troupes russes.

 

Et c’est précisément la question que nous nous posons à Métula en cette nuit de lundi à mardi : la Russie et la Turquie ont-elles passé entre elles une sorte de nouveau "pacte germano-soviétique", sur le modèle de celui qu’avaient signé Ribbentrop et Molotov à l’été 1939.

 

Par cet accord l’Union Soviétique et l’Allemagne nazie avaient convenu de se partager la Pologne et de ne pas s’agresser mutuellement.

 

On sait comment cet accord avait volé en éclats avec l’invasion de la Russie par Hitler deux ans plus tard lors du déclenchement de l’opération Barbarossa.

 

Cette fois, c’est le territoire des infortunés Kurdes que les deux pays pourraient s’être partagé. Les Russes, pas directement pour eux-mêmes, mais pour leur protégé alaouite Bashar al Assad, ce qui revient exactement au même.

 

Les Turcs, afin de pouvoir prétendre qu’il ont éloigné la menace terroriste en provenance de Syrie (une menace qui n’a jamais existé). Mais en occupant tout de même une bande de territoire qui couvrirait quelques 150km entre Kobane et Ras al Ayn, sur une profondeur de 40km en Syrie.

 

Cela permettrait au sultan sanguinaire d’affirmer que les objectifs de "Source de Paix" ont été atteints et ainsi de ne pas perdre la face aux yeux de son opinion publique, nationaliste jusqu’au fond des ouïes.

 

Et cela donnerait l’occasion à Poutine de remettre à Assad la majeure partie du Rojava, qu’il aurait été bien incapable de récupérer avant l’invasion turque ; ce, autant pour des raisons militaires qu’en proie aux intérêts occidentaux, alors que les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France, pour ne citer qu’eux, maintenaient des soldats dans le Rojava et combattaient aux côtés des Kurdes l’Etat Islamique, les Iraniens, mais également le régime d’Assad et occasionnellement les "conseillers" russes.

 

Depuis, mercredi dernier, Donald Trump, pour une raison qui nous échappe toujours totalement, a trahi et abandonné les Kurdes, et les Français et les Anglais ont quitté aujourd’hui le Rojava où leur présence ne servait plus à rien.

 

Ce qu’il y a d’inquiétant est que le déploiement des forces de Damas respecte ce schéma – elles ne tentent pas vraiment de bouter l’occupant hors de Syrie et préfèrent hisser leur drapeau sur les zones  délaissées par les YPG - de même qu’il semblerait que Turcs et Russes évitent manifestement de s’affronter.

 

Les perdants de cette histoire sont bien évidemment les Kurdes, qui voient leur rêve en tous points légitime de fonder un Etat et de vivre librement repoussé aux calendes grecques. Mais aussi les Européens, les Américains, les Israéliens, et les Arabes sunnites, qui perdent non seulement un allié fidèle avec les Kurdes, mais également l’accès à une zone géographique stratégique au cœur du Moyen-Orient.

 

Nous aurons bien entendu l’occasion de détailler cette analyse lorsque l’hypothèse du pacte germano-soviétique numéro 2 se confirmera.

 

Ce qui nous inquiète particulièrement est que l’entourage d’Erdogan a parlé d’une sorte de feu vert que les Russes lui auraient donné pour occuper Kobane. Moscou a bien nié l’information, mais, face à la préparation d’une attaque que Perwer Emmal a constatée à l’œil nu de l’autre côté de la frontière internationale, l’Armée gouvernementale de Bashar al Assad ne s’est pas déployée dans Kobane, alors qu’aucun obstacle ne l’empêchait de le faire.

 

Fort de cette constatation, j’ai conseillé à notre courageux correspondant dans le Rojava de quitter Kobane aux premiers bruits des canons d’Erdogan, ou même lorsque nous le lui indiquerons depuis Métula, vu que nous ne fermerons pas l’œil de la nuit et que nous pensons pouvoir nous forger une certitude avant le déclenchement de l’assaut.

 

Perwer Emmal a accepté notre proposition, car s’il y a complot entre Poutine et Erdogan, sa présence dans le feu n’a plus de raison d’être, puisque les dés seraient pipés et que l’issue de la bataille serait décidée à l’avance. Emmal aura l’occasion grâce à son véhicule de gagner Damas ou le Liban, puisqu’il paraît qu’Assad et les Kurdes sont à nouveau amis depuis hier. De là, nous l’accueillerons comme il le mérite à Métula, où il pourra prendre ses quartiers et continuer d’exercer sa profession.

 

Mais il est encore un tout petit peu trop tôt pour fixer notre détermination. A cela trois raisons :

 

1. Si les deux affreux se sont entendus, pourquoi alors s’étriper à Manbij ?

 

2. A moins que l’accord ne contienne certaines zones d’ombre sur lesquelles les deux leaders ne sont pas parvenus à s’entendre ?

 

3. Auquel cas, il est préférable d’attendre un peu en observant la décantation de la situation militaire.   

 

Car, s’il y a une chose que nous savons bien, c’est que tant pour Poutine que pour Erdogan la diplomatie en général et la négociation en particulier ne sont que des extensions de la force violente, disponibles afin d’améliorer ses positions stratégiques.

 

Il n’y a guère que des gens comme Emmanuel Macron pour être persuadés du contraire, et cela fait surement bien rigoler Vladi et Recep au palais du Kremlin à Moscou et à celui des Mille et une nuits à Ankara. 

 

Cette constatation en amène impérativement une autre : les deux hommes ne peuvent strictement s’accorder aucune confiance mutuelle. Tout ce qu’ils se racontent, et nous tenons pour certain que les deux capitales sont au moins en liaison permanente pour "échanger des informations sur la situation" comme ils disent, doit être perçu comme des annonces de poker.

 

Ces individus sont connus pour n’avoir ni amis ni ennemis, mais uniquement des partenaires temporaires...

 

 

... Lors aucun des deux n’hésitera un instant ou se rappellera ses promesses et ses engagements dont l’encre n’a pas eu le temps de sécher s’il conçoit une faiblesse dans le jeu de l’autre. Une faiblesse qu’il pourrait exploiter afin d’augmenter son gain par une opération militaire contre l’autre dans le Rojava.

 

C’est aussi l’époque qui veut cela, car si l’Amérique peut enfoncer un poignard dans le dos de ses camarades de combat depuis huit ans, on peinerait à comprendre pourquoi deux voyous connus de la politique ne pourraient pas en faire autant.

 

Il y a une autre éventualité que nous considérons, à peine moins prégnante que la précédente, et qui ne lui est par ailleurs pas antithétique : jouer à la guerre est encore plus dangereux que jouer avec des allumettes. Lorsque les chars s’affrontent, lorsque les avions dans le ciel s’entrecroisent, il suffirait d’un minuscule malentendu pour que l’un des lascars s’imagine que l’autre à rompu l’accord, et que, consécutivement, une guerre pour beurre ne se transforme en guerre mondiale.