France : la réalité est dure mais c’est la réalité (022603/20) Version imprimable
jeudi, 26 mars 2020

 

Par le Dr. Olivier Katz

 

Dans le cadre de l’accélération de l’épidémie, nous avons contacté le Docteur Yannick Gottwalles, le chef du Pôle des Urgences de l’hôpital Pasteur de Colmar, qui nous a dressé un tableau préoccupant de la progression du COVID-19 sur le terrain.

 

Emmanuel Macron a passé sa journée d’hier dans l’hôpital de campagne dressé par les militaires sur le parking de l’hôpital municipal de Mulhouse. Il était entouré par des officiers qui ne sont pas en relation directe avec la pandémie, dans une structure vide de patients. Un hôpital mobile de trente lits que les Français ont déjà vu deux cents fois sur toutes leurs chaînes de télévision. Il en faudrait cinq cents de plus rien qu’à cet endroit, la plupart équipés de respirateurs, pour espérer se mesurer sérieusement avec le pic de la pandémie attendu à partir de la semaine prochaine. M. Macron est resté à cinquante mètres de la réalité du Coronavirus sans jamais l’effleurer. Dans son discours, il n’a rien évoqué de la situation. Rien de ce dont révèle le Dr. Gottwalles dans cette interview.

 

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Le Docteur Yannick Gottwalles

 

La Ména : Comment évolue la situation à Colmar ? A-t-on atteint le pic de l’épidémie ?

 

La situation à Colmar est dramatique. Le nombre de patients continue d’augmenter. Le pic devrait être atteint vers la fin du mois de mars, ce qui laisse augurer de 10 jours difficiles. Nous sommes actuellement à environ 100 admissions par jour en urgence, dont 80 % de COVID-19. Dans ce groupe, il y a 8 à 12 malades par jour qui nécessitent une intubation avec placement en réanimation, et 5 ou 6 à surveiller de très près.

 

350 lits sont actuellement dédiés au COVID et l’on ouvre de nouveaux services dès que nécessaire. A ce chiffre-là, il faut ajouter 52 lits de réanimation, tous équipés de respirateurs.

 

La Ména : Quel est le parcours suivi habituellement par un patient qui entre pour des difficultés respiratoires, et quels traitements sont mis en route ?

 

Dès que nécessaire, le malade est intubé et placé sous respirateur. On peut dire que 100% des malades en réanimation sont ventilés. Par la suite, en fonction de l’état respiratoire ou rénal, on peut rajouter une ECMO (ang. : Extracorporeal Membrane Oxygenation, il s’agit d’un appareil permettant d’oxygéner le patient en cas de défaillance pulmonaire) ou avoir recours à une hémodialyse (épuration extra-rénale) dans 15 à 20 % des cas. Ce qu’il est important de noter, c’est la rapidité d’évolution de la maladie. Il y a habituellement une aggravation entre le 4ème et le 6ème jour. Si on rate le coche, on perd le patient.

 

Nous utilisons tous les antiviraux en phase d’expérimentation, ainsi que l’hydroxychloroquine dans le cadre de protocoles prédéfinis.

 

La Ména :  Le système est-il saturé ?

 

Oui bien sûr. Au départ il était possible de transférer des patients vers d’autres services de réanimation, proches d’abord comme Nancy, puis plus lointains en avion ou en TGV sanitaire. Mais l’aggravation de l’épidémie dans les autres régions, qui va occasionner des hospitalisations importantes localement, crée une réticence compréhensible de la part de ces services quant aux prochains transferts.

 

Ce matin un TGV sanitaire a permis de libérer 6 places en réanimation (3 heures de route pour des patients instables), 3 ont déjà été attribuées à des admissions de ce matin, et les 3 autres seront bien évidemment réutilisées dans la journée.

 

La Ména :  Que se passera-t-il quand tous les postes de réanimation seront utilisés ? Utilisez-vous des critères de sélection pour l’admission en réanimation ?

 

On utilisera les respirateurs de transport, qui ne permettent pas de gérer sur le long terme la ventilation, et qui pourraient occasionner des barotraumatismes.

 

Il n’y a pas à proprement parler de limite d’âge, même si le chiffre de 70 ans a été souvent avancé. Nous tenons compte de l’autonomie du patient et de ses antécédents pour décider.

 

Nous n’en sommes pas encore à la situation espagnole, et il n’y a pas de malades couchés par terre dans les couloirs.

 

La Ména : Pourquoi l’Allemagne, avec 37 000 malades dépistés et 200 morts présente un profil épidémiologique bien meilleur que la France (25 000-1 300) ? Est-elle juste en retard chronologiquement sur l’évolution de la pandémie, ou y a-t-il des critères objectifs de différenciation ?

 

Il y a plusieurs raisons à cette différence :

l’Allemagne et la France n’ont pas la même politique de dépistage. Les Allemands contrôlent beaucoup de gens, et peuvent rapidement isoler les porteurs de virus.

 

Le système de santé germanique entretient un pool de respirateurs 2,5 fois supérieur à celui de la France.

 

Le confinement a été demandé plus tôt (en Allemagne), et on sait que ce confinement est l’élément majeur de non-dissémination de la maladie. Mais il est vrai que les Allemands n’avaient pas de premier tour d’élections municipales, ce qui nous a fait perdre plusieurs jours. Ces élections nous ont toutefois permis de récupérer dans tous les bureaux de vote dans lesquels un candidat a été élu au premier tour les stocks de gel hydroalcooliques dont nous manquions cruellement.

 

La Ména :  La demande du directeur de l’OMS de tester tous les cas suspects est-elle suivie à Colmar, et la France a-t-elle les moyens de ses ambitions ?

 

Le dépistage en France ne concernait que les patients hospitalisés. Depuis quelques jours, des (médecins) libéraux peuvent effectuer ces tests en ville. Le nombre de tests journaliers dans l’hexagone va passer de 9 à 19 000 puis à 29 000 par jour la semaine prochaine. Mais il y a des faux négatifs et des variations importantes dans le temps.

 

La Ména :  Le personnel est-il testé ? Comment gérez-vous le personnel infecté ?

 

Jusqu’à présent le dépistage est effectué sur la base du volontariat. En cas de positivité, une éviction de 15 jours était proposée, ramenée par le gouvernement à 8 jours s’il n’y a ni température, ni symptômes. Les sujets contacts ne sont pas isolés.

 

La Ména :  Quels sont les équipements manquants actuellement ?

 

La pénurie de masques a été jugulée grâce aux donations d’entreprises ou de particuliers, ainsi que par la mise à disposition du stock de l’Armée, mais il nous manque encore des lunettes, des surblouses et des stéthoscopes.

 

La Ména :  Le centre téléphonique 15 a-t-il été renforcé et peut-il répondre à la demande ?

 

L’engorgement était majeur au début (le nombre d’appels journaliers passant de 800 à 2 500), mais l’installation de 2 salles de crise supplémentaires a permis de ramener le délai d’appel à des niveaux raisonnables.

 

La Ména :  Est-il envisagé une phase « suivante » une fois que les capacités seront dépassées ?

 

Une fois actionné un plan appelé "Blanc", impliquant l’Armée avec ses structures hospitalières fixes et mobiles ainsi que ses hôpitaux de campagne, on arrive au bout du dispositif envisagé.

 

La Ména :  On parle en France de l’activation de la Réserve sanitaire. Qu’en est-il ?

 

Sur Mulhouse, elle a été convoquée, mais par essence, elle est constituée de personnel à risque pour le COVID (âge élevé), ou insuffisamment expérimenté pour de la réanimation lourde, et n’a servi qu’à remplacer le personnel pour des tâches administratives.

 

La Ména : Quel est la situation des EPHAD colmariennes actuellement, sont-elles contaminées ?

 

Indéniablement, une grande part de ces institutions est contaminée, et un véritable drame est en train de se jouer dans ces centres. Les consignes mises en œuvre permettent de traiter sur place les individus atteints par le COVID, une hospitalisation ne pouvant être envisagée (en aucun cas). Un nouvel indicateur va être mis en place ce soir par le gouvernement pour rendre compte de l’état sanitaire des EPHAD.

 

La Ména :  Le pays risque-t-il un rebond avec recrudescence des contaminations à la sortie du confinement ?

 

Bien sûr. On n’a pas de recul suffisant pour savoir si le risque de réinfections secondaires est majeur ou non.

 

La Ména :  La barbe est-elle un facteur facilitant pour la transmission du virus ?

 

Sans doute, de par la possibilité de réceptacle des projections d’une part, et de par la mauvaise occlusion du masque qui limite la protection de l’autre. Tout notre personnel barbu a été sommé de sa raser.

 

A Colmar, les équipes travaillent d’arrache-pied, toujours sur le fil du rasoir en matière de places ou de matériel, mais savent que le pic n’est pas encore atteint. La mobilisation nationale a permis de rendre le quotidien plus vivable, mais que se passera-t-il quand le reste de la France, et notamment la région parisienne sera saturée ?