Poutine, au bluff (info # 010710/15) Version imprimable
mercredi, 07 octobre 2015

 

Par Stéphane Juffa

 

Les Soukhoï de Vladimir Poutine poursuivent leur mission en Syrie à raison d’une dizaine d’attaques au sol quotidiennes. Ils frappent fort les ennemis du régime d’al Assad, sans se préoccuper outre mesure de l’affiliation des combattants qu’ils visent, ni de la protestation écrite qu’ont rédigée vendredi à ce propos les Etats-Unis, la Turquie, la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, le Qatar et l’Arabie Saoudite.

 

Le résultat de ces raids est probant, les cibles visées concernant aussi bien les postes de commandement centraux de DAESH que les positions des rebelles modérés sur la ligne de front. Tous sont désormais acculés à la défensive et contraints d’évacuer leurs points d’appui trop exposés aux attaques aériennes.

 

En quelques semaines, les Russes ont déjà considérablement affaibli les opposants à l’armée alaouite. Est-ce à dire que le sort des armes est en train de changer de camp ?

 

Oui et non. Oui, en cela que la pression sur l’Armée gouvernementale et ses alliés iraniens et chiites libanais s’est allégée. Non, parce que l’intervention russe se produit trop tardivement pour ressusciter une troupe gouvernementale à l’agonie, cantonnée au rôle de défendre ce qui peut encore l’être.

 

On se bat toujours dans plusieurs banlieues de Damas, dans lesquelles, en raison de la promiscuité entre les adversaires, et de leur imbrication, Poutine hésite à intervenir.

 

israrequin.jpg

No comment

 

Des media ont parlé de la préparation d’une contre-offensive terrestre destinée à mettre à profit les résultats des attaques aériennes, mais l’Armée d’Assad n’est pas en mesure de la réaliser. Selon nos informations, une dizaine de milliers de combattants pro-régime se concentrent effectivement afin de matérialiser des gains territoriaux. Mais cette troupe ne comprend pratiquement pas de soldats gouvernementaux ; elle est presque exclusivement composée de miliciens du Hezbollah et de Gardiens de la Révolution khomeyniste, bien trop peu nombreux pour exploiter efficacement les opportunités qui se présentent.

 

Ils pourront probablement enregistrer quelques succès limités, mais ceux qui s’imaginent que leur coalition va récupérer une partie significative du territoire perdu ignorent les paramètres de la Guerre Civile syrienne.

 

Ils ignorent également les objectifs que se sont fixés les Russes, dont les raids continuent à ne desservir qu’une action essentiellement défensive. Avec les armes et les effectifs réduits dont il dispose dans la province de Lattaquié, la finalité tactique de Poutine n’a pas évolué : il s’agit de sécuriser le réduit alaouite de 140km de long sur 30 de large, et, si possible, d’assurer une continuité géographique entre l’Alaouitestan et la capitale Damas.

 

Ce faisant, il empêche Bachar al Assad de s’écrouler et le maintient dans la position d’un interlocuteur incontournable de l’équation syrienne. Clairement, sans l’intervention russe, il serait en voie de livrer sa dernière bataille.

 

Reste que l’intrusion des Russes dans ce conflit régional comporte à la fois des limites insurmontables et des risques militaires relativement importants.

 

A nous de préciser les buts poursuivis par le maître du Kremlin dans cette guerre ; il n’est pas question pour lui d’anéantir DAESH, comme déclarent vouloir le faire les autres intervenants étrangers dans cette confrontation. Poutine entend sauver ce qui reste de son allié traditionnel alaouite et aussi rétablir son propre pays en tant qu’hyperpuissance, du genre de celles sans l’accord desquelles il n’est pas possible de déterminer l’avenir de la planète. Jusqu’à ce qu’il y parvienne, il n’en existe qu’une, les Etats-Unis d’Amérique.

 

Ce qu’il y a de cocasse, c’est tout de même, qu’en quelques semaines, il est parvenu à stopper l’avancée du Califat Islamique avec une vingtaine d’avions, ce que les Yankees, leurs alliés occidentaux et arabes, avec un arsenal dix fois supérieur, ainsi que les Turcs, ne sont pas parvenus à faire après de longs mois de bombardements journaliers.

 

Poutine inflige ainsi un camouflet retentissant à Barack Obama, dévoilant, une fois de plus, l’immaturité de sa politique étrangère.

 

Les Américains et la "communauté internationale" en étaient à imposer des sanctions économiques et politiques à Moscou pour l’invasion de la Crimée et de l’est de l’Ukraine, or les voilà forcés de s’entendre avec la Russie sur l’avenir de la Syrie et d’entériner, de facto, son occupation de la Tchétchénie et d’une partie de la Géorgie, en plus des territoires conquis en Ukraine.

 

L’Ouest est même obligé d’envisager officiellement la conservation du pouvoir par Assad, même s’il parle uniquement d’une période transitoire. Angela Merkel applaudit bruyamment cette idée. Cela fait déjà pas mal de succès politiques pour le nouveau tzar, qui viennent couronner une aventure militaire minimaliste au niveau des moyens engagés.

 

C’est le résultat d’une gouvernance énergique, qui privilégie l’action politique et militaire sur la diplomatie. Aux USA, le fer de lance – si l’on peut dire – de la politique extérieure étasunienne, c’est John Kerry, en Russie, ce sont les Soukhoï.

 

A Washington, on palabre des années pour savoir ce que l’on va ne pas faire ou pour préparer le retrait d’une zone d’influence supplémentaire, tandis qu’à Moscou, on envoie la soldatesque, on établit des faits accomplis et on discute ensuite.

 

En Syrie, la "technique Poutine" recèle un autre avantage, en cela que le maintien de Bachar al Assad aux manettes procède d’une hypothèse infiniment plus raisonnable que celle se limitant à préconiser la destruction de DAESH, comme se bornent à la revendiquer les Européens, la France en tête, ainsi que les Etats-Unis.

 

Et que l’on ne vienne surtout pas nous accuser d’un parti-pris en faveur du dictateur-oculiste de Damas, qui a sur ses mains le sang de centaines de milliers de ses compatriotes, car ce n’est pas au niveau humanitaire que se situe notre réflexion. Celle-ci se limite à constater que, pour le moment, avant que ne se décante la situation militaire, il n’existe personne, en Syrie, qui puisse remplacer Bachar.

 

S’il avait été éliminé, on aurait sans aucun doute connu une chienlit similaire à celle qui prédomine en Lybie après l’assassinat de Kadhafi sous l’impulsion des mêmes Etats occidentaux et de leurs réflexions inachevées. A savoir des factions, toutes plus islamistes les unes que les autres, qui se disputent le pouvoir dans le sang, sans qu’il soit loisible de discerner la moindre esquisse de solution.

 

En Egypte, après que le Président Obama eut joué un rôle prépondérant dans l’éviction de l’allié indéfectible des USA qu’était Hosni Moubarak et dans son remplacement par Morsi, on ne doit qu’à l’Armée que le pays n’ait pas sombré corps et bien dans l’islamisme.

 

Lors, il est évident que l’instabilité, le paupérisme qu’elle génère, de même que la charia sont à l’origine des migrations massives que connaît l’Europe en provenance des pays arabo-musulmans. L’absence d’analyse appropriée des conséquences avant d’intervenir, doublée de sentiments infantiles et suicidaires pour l’Occident, dévastateurs pour les autochtones, telle l’exaltation en faveur des Printemps islamistes, mettent en relief l’interactivité entre "ce que l’on fait là-bas" et "ce qui se passe ici".

 

Une corrélation que Messieurs Obama et Hollande, pour ne parler que d’eux, n’ont visiblement pas encore assimilée, se contentant de frappes insignifiantes, d’un point de vue stratégique, contre DAESH. Aucun des deux n’est, naturellement, capable d’envisager ce qui se passerait en Syrie si al Assad était éliminé, et, dans ces conditions, mieux vaut garder ses avions par-devers soi.

 

Quant à la posture de Vladimir Poutine, si elle semble plus cohérente à court terme, elle ne produit pas non plus de solution pour sortir de la guerre civile : elle maintient le régime actuel, fondé sur la prépondérance de la secte alaouite représentant 1.5 millions d’individus, absolument incapable de contrôler l’ensemble de la Syrie, qui compte 23 millions d’habitants, dont vingt d’hostiles, répartis sur une surface de 185 000km2. Soutenir une tribu minoritaire, haïe des autres et trop peu nombreuse pour gouverner la Syrie, prédispose à la poursuite, voire à l’aggravation de la confrontation.

 

Problème pour le petit empereur du Kremlin : il faudra bien, un jour, songer à retirer son contingent de Lattaquié, or dans les conditions qui prévalent, en quelques semaines tout au plus, quelques mois peut-être, Assad sera à nouveau à l’orée de la débâcle, et Poutine aura pris beaucoup de risques pour rien.

 

Le tzarévitch a un autre problème, son corps expéditionnaire se trouve en danger permanent d’annihilation. Certes, il dispose de bons avions avec ses Soukhoï, mais toutes les autres puissances volant dans la région en ont d’aussi performants, et surtout… en beaucoup plus grand nombre.

 

Pour garantir la sécurité de ses soldats, cela l’oblige, en permanence, à jouer l’épouvantail, à faire peur aux autres intervenants, à bluffer en quelque sorte, en se faisant passer pour l’électron libre. C’est pour cela qu’il a envoyé, très intentionnellement et à deux reprises, ses zincs - dimanche et lundi - violer l’espace aérien turc. Lundi, un Mig-29 a verrouillé son radar de tir sur deux F-16, la manip ultime avant d’appuyer sur la gâchette et de déclencher la bagarre générale.

 

Davutoglu, le 1er ministre turc, a sermonné à deux reprises l’ambassadeur russe à Ankara, lui signifiant que, la prochaine fois, les F-16 ouvriront le feu.

 

Poutine, par assagi pour autant, a rappelé que tout le monde était au courant qu’Ankara constituait le soutien principal des islamistes, et que les mercenaires du monde entier transitent par la Turquie pour rejoindre leurs rangs.

 

C’est que la région est globalement hostile aux Popovs : Erdogan n’a pas changé d’avis, il est toujours islamiste et il vit mal les bombardements visant la rébellion islamiste privée de défense adéquate. Tout comme l’Army, qui observe sans intervenir les Soukhoï canarder les opposants à Assad qu’elle a formés et qu’elle arme.    

 

Reste que le tzarévitch a également prévenu la coalition de ne pas se trouver sur le chemin de ses pilotes et lui a conseillé, avec condescendance, de quitter l’éther syrien. Barack Obama est un tel poltron, qu’à cette provocation non plus, il n’a rien trouvé à redire. Poutine connaît les faiblesses de l’homme le plus puissant de la planète, mais l’état-major et les pilotes US rongent leur frein.

 

Il n’y a qu’avec le Khe’l Avir israélien, qu’il ne fait pas son Ivan le Terrible : à la demande de Binyamin Netanyahu, qui s’était rendu spécialement à Moscou pour le rencontrer, Poutine a accepté de synchroniser ses missions avec celles des Israéliens.

 

Jusqu’à maintenant, on est réglo des deux côtés et on prend soin de ne pas se déranger, ce qui a également le don d’irriter les Yankees : accorder autant d’importance à un Tartarin, man !

 

Cette semaine, la coordination va toutefois s’intensifier avec la venue en Israël, hier, du numéro deux de l’Armée russe à la tête d’une grande délégation comprenant des pilotes. Ils vont s’asseoir avec leurs homologues hébreux dans le but de définir des codes de communication destinés à prévenir tout incident indésirable.

 

Cela, c’est l’aspect technique de la rencontre, qu’on résoudra sans anicroche. Mais il y a aussi le sujet stratégique, et là, ce sera nettement plus coton. L’idée consiste à définir deux zones d’action ou d’influence réservées en Syrie, et de ne pas piétiner celle de l’autre.

 

Les Israéliens demanderont également à leurs hôtes de ne pas permettre aux Iraniens et au Hezbollah de profiter de leur présence pour transférer impunément des armes dites sophistiquées au Liban, à savoir des missiles sol-air, des engins balistiques et des gaz de combat.

 

Selon le renseignement hébreu, ils auraient déjà effectué des tentatives dans ce sens et le Khe’l Avir se serait abstenu d’intervenir comme il le faisait jusqu’à présent pour ne pas prendre les Russes au dépourvu. Mais cela ne saurait durer, car cela met en danger la sécurité des habitants d’Israël.

 

Nous avions mentionné dans ces colonnes, dès l’arrivée des hommes de Poutine à Lattaquié, que Tsahal perdrait une partie de sa liberté d’action du fait de cette présence. Nos craintes ont été confirmées depuis par des officiels de l’establishment israélien de la Défense.

 

On demandera à la délégation moscovite d’empêcher ces trafics, auquel cas, elle se ferait l’auxiliaire de l’Armée israélienne, ce qui sort évidemment du cadre de son intervention. Si les hôtes refusent, on leur dira que cela nous oblige à continuer à faire le ménage par nous-mêmes, même si l’on doit pour cela, comme ça a été le cas plusieurs fois dans le passé, aller bombarder des chargements dans la capitale syrienne, avant que leur contenu ne se disperse et qu’il devienne impossible de le neutraliser.

 

Le pire serait le flou, l’impossibilité de s’entendre. Ou pire encore, un engagement que les Russes prendraient et qu’ils ne mettraient en œuvre, arguant de dizaines de prétextes disponibles.

 

Comment réagirait Poutine face à un raid massif de l’Armée de l’air sur un entrepôt d’armes au cœur de Damas qu’il est venu "protéger". La situation serait désagréable.

 

Dans le cas d’une confrontation directe, les Russes ne feraient pas le poids. Pas à cause d’une hypothétique infériorité de leurs pilotes et de leur matériel, qui reste à démontrer, mais à cause du rapport de force et de la logistique : ils se trouvent à des milliers de kilomètres de leurs bases de ravitaillement et ils sont ici à un contre quinze !


De plus, ils sont concentrés dans trois bases que le Khe’l Avir n’aurait aucune difficulté à pulvériser, en dépit du déploiement de missiles sol-air dans leur proximité. C’est précisément pour ces raisons que Poutine cherche un terrain d’entente avec Netanyahou.

 

Lequel a un plus grand problème dans son collimateur : est-il raisonnable d’entreprendre une confrontation militaire avec la Russie ?

 

 

 
By YinonSys