La Turquie a perdu la Guerre du Rojava (021610/19)
mercredi, 16 octobre 2019

 

 

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Par Perwer Emmal

 

Avec Ilan Tsadik

 

Métula, mercredi 23h25 à Kobané et à Métula, 22h25 à Paris

 

Les Turcs ont perdu la guerre. Reste à savoir s’il s’agira d’une déroute ou d’une débâcle.

 

Les bombardements massifs le long de la frontière ont entièrement cessé, de même que les attaques et les survols du Rojava par les avions d’Erdogan.

 

C’est, d’une part, la résultante de l’interdiction de survol que Poutine a imposée au tyran sanguinaire d’Ankara. Une mesure que la Ména avait préconisée depuis le second jour du conflit avant d’être imitée en cela par un grand nombre de chefs combattants, d’officiels, de politiciens et d’observateurs.

 

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Service cartographique © Metula News Agency

La situation des poches tenues par l’Armée turque dans le Rojava

 

Sauf que la Ména suggérait aux Etats-Unis et à ses alliés de décréter cette interdiction et non aux Russes. En observant que l’US Air Force et les aviations européennes auraient pu imposer cette mesure encore plus facilement que ne l’a fait Poutine, possédant bien plus d’appareils dans la région et de bien meilleure qualité. Ils auraient ainsi pu économiser beaucoup de sang innocent, ainsi que la perte d’un allié prépondérant dans cette partie agité du monde.

 

D’autre part, le Kremlin a envoyé des "policiers" patrouiller entre les lignes occupées par les Turcs et celles tenues par les Kurdes et les forces de Bashar al Assad.

 

Cela fait partie des conditions imposées par Poutine dans le cadre de l’entente qu’il a passée avec Erdogan et que nous avions également été les premiers à révéler. Le sultan d’Ankara a désormais trop peur des erreurs possibles de sa propre artillerie pour prendre le risque de toucher des Russes.

 

A noter qu’environ cinq militaires russes sont morts avant-hier, au premier jour de leur intervention, tués lors de trois bombardements effectués par la Turquie et ses supplétifs islamistes. Ce qui a valu un avertissement sans équivoque de la part du maître du Kremlin, occasionnant l’arrêt presque immédiat de ces agissements.

 

Nous observons également que le nombre de militaires et de policiers russes déployés sur le terrain ne dépasse pas les mille, ce qui en dit long sur l’inefficacité des Occidentaux.

 

Le dernier acte significatif de l’intervention des Russes s’est déroulé ce mercredi avec l’entrée dans ma ville de Kobane d’une centaine de soldats russes entourant des unités blindées d’al Assad. Depuis, la situation à Kobane est totalement calme et les bombardements préparant une invasion à partir de la région de Jarabulus, devenus inutiles, ont eux aussi cessé. J’ai même vu quelques familles qui avaient fui la cité regagner leurs domiciles.

 

Hormis des escarmouches stratégiquement insignifiantes, on ne se bat plus qu’autour des deux poches que les Turcs et les ex-al Qaëda étaient parvenus à occuper [voir les zones rayées de jaune sur la carte] durant les hostilités.

 

Les combats font rage autour de ces poches, mais les Turcs, privés d’aviation et d’artillerie, sont partout sur la défensive. Les Peshmergas, qui sont indiscutablement de meilleurs soldats que leurs ennemis, mènent l’offensive. Durant la seule journée de ce mercredi, les YPG ont détruit au moins douze chars ottomans et encore plus d’autres véhicules militaires, et ils ont réoccupé de nombreux villages. [Voir la vidéo de la destruction d’un char turc].

 

L’offensive sur la poche de Ras al Ayn se développe principalement à partir du Sud-Est et de la ville elle-même [carte]. Le tournant ce cette confrontation s’est situé hier à l’aube, lorsque les Kurdes avaient repris le village stratégique de Tal Halaf [carte].

 

L’agresseur détient encore des points fortifiés sur l’autoroute M4 [carte] mais si les combats se poursuivent, il ne fait aucun doute que l’ennemi sera rejeté dans son pays dans les jours à venir. [Voir la vidéo de la retraite désemparée des forces turques du village d’Ebou Sira dans le district de Ras al Ayn].

 

A Tel Abyad, toujours tenue par les Turcs et leurs auxiliaires, les YPG se battent désormais dans les faubourgs de la ville et il ne sont plus qu’à 4km de son centre.

 

Selon un calcul établi pas mon camarade Ilan Tsadik, l’ensemble des possessions turques dans le Rojava représentent moins de 3% de son territoire. Il est remarquable de constater que même avant l’intervention des Russes et de leurs protégés, les Turcs n’avaient jamais progressé au-delà de ces poches. La différence était que nous nous trouvions sur la défensive et que nous n’aurions pas pu résister indéfiniment à la puissance de feu de l’ennemi.

 

Parmi les questions qui se posent désormais, on se demande si les Kurdes, avec l’autorisation incontournable des Russes, ne vont pas tenter de récupérer le canton d’Afrin à l’Ouest. Cela dépendra uniquement de la décision de Vladimir Poutine et, vraisemblablement, du degré de coopération des Turcs lors des négociations entre Moscou et Ankara. Des négociations qui se tiennent depuis plusieurs jours sans interruption.

 

Sur la carte générale du Rojava ci-dessous, la zone occupée dans le canton d’Afrin à l’issue de l’opération baptisée par Erdogan "Rameau d’olivier" au printemps 2018 est indiquée en rouge avec la mention "Forces d’occupation turques". Le rectangle jaune n’indique pas les possessions turques à l’issue de leur campagne actuelle "Source de paix", mais la totalité de la surface couverte par la carte précédente.

 

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Service cartographique © Metula News Agency

Le Rojava vue générale

 

On se demande évidemment aussi ce qu’il adviendra de la présence de l’Armée gouvernementale syrienne dans le Rojava dès la fin de la guerre contre les Turcs et même peut-être avant cela. Un net rejet de leur présence par la population s’est déjà exprimé et les Syriens sont considérés avec dégoût et mépris par les combattants kurdes.

 

D’ailleurs plusieurs escarmouches ont opposé les peshmergas aux soldats d’Assad, principalement entre Raqqa et Deir ez-Zor sur l’Euphrate, les gouvernementaux tentant de mettre à profit le fait que la majorité de nos combattants avaient été envoyés faire la guerre aux Turcs dans le Nord. Les YPG avaient toutefois riposté énergiquement avec le soutien de l’Aviation de la Coalition occidentale. Suite à ces incidents, Poutine a ordonné à Assad de ne pas tenter d’investir les zones de présence des YPG. Il semble à ce propos qu’il existe une sorte d’entente entre Moscou et Washington.

 

L’avenir de la présence des forces alaouites d’Assad dépendra lui aussi de la décision de Poutine. S’il entend les maintenir dans le Rojava, il faudra également qu’il y laisse indéfiniment son corps expéditionnaire. Dans le cas contraire, les YPG ne feraient qu’une bouchée de l’Armée gouvernementale, elle aussi pratiquement privée d’aviation, à l’exception de Mig lanceurs de barils de carburant enflammé sur des populations sans défense.

 

Je relève à ce propos la déclaration faite il y a quelques minutes par le commandant des "FDS" [Force Démocratiques Syriennes] dont les YPG constituent l’ossature : "La Russie est le garant de notre accord avec le gouvernement syrien après le retrait des Etats-Unis".

 

On oublie trop souvent dans cette équation que les Alaouites ne représentent en tout que deux millions de personnes en Syrie, soit environ dix pour cent de l’ensemble de la population. Après huit années de guerre civile, ils restent sans alliés dans le pays et leur armée compte désormais moins de cent mille hommes.

 

Ils représentent une puissance incapable de gérer le territoire de la Syrie qui s’étend sur 185 000km2  (contre 552 000 à la France pour avoir un point de comparaison).

 

De plus, les combats font toujours rage dans la région d’Idlib où les soldats d’Assad s’opposent sans le moindre répit à la résistance islamique, soit les mêmes milices ex-al Qaëda, soutenues là-bas aussi par Ankara, notamment avec des forces turques sur le terrain. Al Assad ne pourra pas songer à réduire cette autre poche au sud de l’Euphrate sans rapatrier la plupart des forces qu’il a envoyées dans le Rojava depuis deux jours.

 

Une autre question que l’on se pose à Métula comme à Kobane est de savoir de quoi, dans l’état actuel de la situation militaire, Messieurs Pompeo et le Vice-président américain Mike Pence vont pouvoir discuter avec Erdogan lors de leurs entretiens prévus demain.

 

Ils ne pourront pas exiger la fin des opérations en Syrie, vu qu’elles sont déjà pratiquement terminées. Un retrait sans combattre des derniers soldats turcs présents sur notre sol serait considéré comme une reddition par l’opinion publique turque. Une poursuite des combats, quant à elle, aboutirait à de très importantes pertes dans les rangs de l’Armée turque.

 

On se demande si l’Amérique maintiendra sa décision d’imposer les très pesantes sanctions qu’elle avait prévues en dépit de l’évolution de la situation militaire. Parmi la foule de nos interrogations, on se questionne aussi sur l’avenir politique de Recep Erdogan qui a engagé son pays dans cette aventure militaire catastrophique.

 

A ce propos, notre analyste militaire Jean Tsadik a constaté de gigantesques dysfonctionnements dans les forces armées d’Erdogan. De son point de vue, cette armée utilise encore ses chars comme on le faisait durant la Première Guerre Mondiale, exclusivement en soutien de l’infanterie, ce qui est une aberration dans la guerre moderne. Il note également que la coordination entre les forces au sol et l’aviation est pour le moins rudimentaire et largement inopérante. Jean Tsadik souligne la piètre qualité des officiers turcs et le manque de conviction des appelés, et met largement ces faiblesses sur le compte de l’emprisonnement des cadres de l’Armée turque par Erdogan suite au putsch manqué de juillet 2016. Notre camarade pointe enfin du doigt les carences béantes de l’entretien des avions et autres matériels volants de l’ennemi en situation de guerre, soulignant que le nombre des appareils de l’ennemi disponibles pour des missions opérationnelles dans le Rojava diminuait de jour en jour si ce n’est d’heure en heure. Jean Tsadik consacrera probablement une analyse à ces manquements dans ces colonnes après la fin totale des hostilités, au moment d’en tirer les bilans et les enseignements.

 

Cela dit, on comprend mieux en lui prêtant l’oreille que Recep Erdogan n’ait pas été intéressé à se mesurer à l’Armée russe.

 

 

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