Après le pacte germano-soviétique bis, Munich no.2 ? (011710/19)
jeudi, 17 octobre 2019

 

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Par Perwer Emmal

 

Avec Ilan Tsadik

 

Métula, jeudi 23h20 à Kobané et à Métula, 22h20 à Paris

 

A l’issue de sa rencontre avec le tyran sanguinaire Recep Erdogan, le Vice-président U.S. Mike Pence a rendu publiques certaines résolutions dramatiques.

 

La plus importante d’entre elles est qu’il demande aux Forces Démocratiques Syriennes (FDS) dirigées par les YPG kurdes de se retirer partout de 32 kilomètres de la frontière, fixant ainsi le carde d’un accord avec la Turquie.

 

Pence a également garanti à Erdogan que les Etats-Unis n’imposeraient pas de sanctions supplémentaires à la Turquie, et que lorsque ses forces se retireront à leur tour du territoire syrien, les sanctions actuelles seraient levées.

 

On ignore pour le moment si ce retrait inclut ou non les forces turques qui occupent le canton d’Afrin.

 

Les USA et la Turquie ont en outre décidé d’un cessez-le-feu de 120 heures dans le Rojava. A ce propos, on ne sait pas à quelle heure il est censé entrer en vigueur. En tout cas, pour le moment les combats d’une très grande intensité se poursuivent autour des deux poches d’occupation turques sur notre territoire.

 

Il faut avoir à l’esprit que la frontière entre Jarabulus sur l’Euphrate et le point des trois frontières Turquie-Irak-Rojava (Syrie) à l’Est s’étend sur 450km (sans prendre en compte le saillant de Manbij) et qu’après une semaine d’une agression barbare et meurtrière et des milliers de victimes innocentes, l’occupant ne s’est emparé que de deux poches mesurant en tout 15km de long sur 20 de profondeur pour celle d’al Abyad, et 35km de long sur 25 de profondeur pour celle autour de Ras al Ayn [carte].

 

Dans tous les autres secteurs de la frontière, grâce à la résistance héroïque des Peshmergas, et par la suite, avec l’intervention des Russes, les Kurdes et leurs forces armées contrôlent la totalité du terrain.

 

C’est un cadeau inimaginable que l’administration Trump a proposé cette après-midi au régime du dictateur turc, et nous ne comprenons pas la raison qui l’a motivée pour le faire. En dehors de toutes les autres considérations, Washington entérine de la sorte le prétexte abominable avancé par Erdogan afin de justifier son agression criminelle, à savoir que les YPG – alliées militaires de l’Amérique et de l’Europe durant huit ans ! – sont une organisation terroriste et qu’elle menace la sécurité de la Turquie.

 

A l’instar de beaucoup de mes compatriotes kurdes, je suis soufflé par cette annonce, car elle dépasse tous les espoirs que pouvaient encore entretenir les Turcs en regard de leur situation militaire actuelle.

 

Ils ont en fait tenté de génocider le peuple kurde et de s’approprier le nord de la Syrie afin de l’annexer, sans l’ombre du moindre doute raisonnable.

 

D’ailleurs l’entourage du tyran ottoman semble aussi surpris que nous, car l’un de ses porte-paroles vient de déclarer à la suite de la rencontre avec les Américains, meeting qu’Erdogan avait, dans un premier temps, refusé d’accueillir : "Nous avons tout ce que nous désirions". Le ministre turc de la Défense a précisé : "Les Américains ont accepté toutes nos conditions".

 

En fait, ce n’est pas tout à fait exact, puisque ce que les Turcs voulaient consistait à occuper et à s’emparer de l’ensemble du Rojava et non d’obtenir le retrait de nos forces armées d’une large bande frontalière.

 

Je ne sais pas comment nos responsables politiques et militaires réagiront à ces propositions, ni s’ils avaient été mis au courant des intentions des émissaires de Trump. La déclaration du porte-parole des FDS, Amjad Othman, à Sky News, selon laquelle "il n'est pas au courant de l'accord" procure une réponse partielle à cette interrogation.

 

Quant à Donald Trump il jubile et il accumule les déclarations téméraires du genre : "C’est vraiment un grand jour pour la civilisation, je tiens à remercier tout le monde". Trump a aussi remercié Erdogan et dit "que des millions de vies seront sauvées" (celles des innocents que le tyran n’a pas pu massacrer !).

 

J’ignore aussi si les Russes étaient au courant et s’ils sont associés à cette proposition.

 

Ce que je peux affirmer, en revanche, c’est qu’aucun Kurde, et je parle également au nom des milliers de civils et de combattants qui ont perdu la vie lors de l’agression non-provoquée et non-justifiée que nous subissons depuis huit jours, n’acceptera ces conditions s’il a la liberté d’en décider.

 

En d’autres termes, et pour être parfaitement précis et terre à terre : si les Russes sont mêlés à cette sinistre pantalonnade, nous n’aurons d’autre choix que d’en accepter les termes. Mais si ce n’est pas le cas, nous poursuivrons le combat et repousserons nos ennemis sur leur frontière, et au-delà si nécessaire. Et nous libérerons nos frères otages à Afrin, ce que nous avons déjà entrepris de faire.

 

On possède une indication quant à l’implication ou non des Russes dans le processus de négociation conduit par les Américains : hier, ils avaient déclaré qu’ils excluaient la présence de l’Armée turque à plus de 5 ou 10km de la frontière. Aujourd’hui, ils ont déclaré que les Turcs devaient se retirer de Syrie (sans contrepartie). Mais la politique ayant ses lois que la justice ignore, nous attendrons la réaction officielle du Kremlin pour connaître sa position.

 

Car sur le plan militaire, les Kurdes qui se battent quasiment seuls sur le théâtre des opérations ont pratiquement libéré Tal Abyad et éradiqué la poche turque autour de la cité occupée.

 

Lors des violents affrontements de ce jeudi entre les combattants kurdes et les forces turques dans la ville de Chelebiyé et dans le village d’Abou Sira, au sud-ouest de Tal Abyad, les combattants des FDS (YPG) ont saisi une grande quantité de munitions et de véhicules militaires de l'Armée turque.

 

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Service cartographique © Metula News Agency

La situation actuelle autour des poches tenues par les Turcs

 

Les avant-postes kurdes ne se trouvent plus qu’à 2km du centre-ville, et après avoir libéré une dizaine de villages dans la journée, ils progressent irrémédiablement vers leur objectif. L’offensive qu’ils ont lancée dans cette zone est la plus sophistiquées au niveau des moyens employés depuis le début de la guerre qui nous a été imposée.

 

A Ras al Ayn la situation est plus compliquée. Suite à 24h d’assauts aveugles, à des bombardements d’artillerie et de l’aviation incessants – les Russes et leurs protégés syriens ne sont pas présents sur ce front – nos combattants dans la ville sont pour ainsi dire encerclés par l’ennemi.

 

On dénombre des centaines de morts dans nos rangs et près du double dans ceux de l’ennemi. Il n’existe aucun bâtiment dans la ville martyre – y compris l’hôpital qui regorge de blessés et qui se trouve sous le feu de l’artillerie ennemie au moment où nous publions cet article - qui n’ait été touché par les bombes ennemies et l’on se bat maison par maison pour son contrôle.

 

Ceci dit, les Peshmergas ne montrent aucun signe de faiblesse et les assauts contre la poche turque sont couronnés de succès. D’une part nos forces ont pris cette après-midi les villages stratégiques de Managir et d’Alouk au nord-est de Ras al Ayn et se trouvent à moins de trois kilomètres des assiégés.

 

D’autre part, comme l’a annoncé le Commandant des FDS Cegewera Zirîk : "L'autoroute internationale M4 reliant les régions d'al-Jazeera, l’Euphrate, Manbij, Raqqa et Deir ez-Zor a été libérée de l’occupation turque et dégagée". Elle est à nouveau rendue à la circulation civile et militaire.

 

Ce qui explique la férocité des combats dans les deux poches trouve son explication dans le fait que le canon s’est quasiment tu sur les autres parties du territoire depuis l’arrivée des Russes. Les nombreuses forces des deux camps qui se faisaient face dans le saillant de Manbij ont été ramenées vers les zones de combats, idem pour celles qui se regardaient dans le blanc des yeux à Kobane et Qamishli.   

 

La raison secondaire est que la Turquie est en train de se faire éconduire de Syrie par les seuls "terroristes" kurdes, ce qui pousse son commandement à engager absolument toutes les armes et les hommes dont il dispose afin d’éviter ce terrible affront.

 

A ce propos il convient de préciser que si la Turquie a effectivement perdu la Guerre du Rojava qu’elle avait initiée, comme nous l’avons annoncé hier, cela ne signifie pas que son immense armée a été détruite. Elle a perdu cette guerre en cela qu’elle n’a pas pu réaliser son objectif déclaré de prendre le contrôle d’une prétendue "bande de sécurité" de 120km sur 30 et d’y déplacer les millions de réfugiés syriens qui vivent sur son sol.

 

En fait, elle a à peine réussi à poser l’un de ses orteils dans le Rojava et est en train de se le faire couper. Mais son potentiel de nuisance reste grand, ce qui explique sa puissance de feu à Tal Abyad et Ras al Ayn. La Turquie n’a pas perdu l’essentiel de son matériel ni la plupart de ses soldats, son armée est juste inefficace et désorganisée, elle est tenue en respect par les Peshmergas et limitée dans son aire d’évolution par les menaces de Poutine et la présence de ses soldats.

 

Puisque l’on parle de Vladimir Poutine et en attendant sa réaction aux propositions d’accords de Munich no.2, réaction qui décidera à n’en pas douter de notre destin immédiat, nous observons que les Russes ont donné l’ordre à leurs supplétifs de l’Armée gouvernementale syrienne de se rendre au contact de l’ennemi sur l’ensemble de la frontière avec tous les moyens dont ils disposent.

 

Le fait que le Kremlin ait ressenti la nécessité d’émettre cet ordre démontre à l’envi que les soldats d’Assad ne sont pas particulièrement pressés d’en découdre avec les Turcs et qu’il préfèrent laisser faire le travail par les combattants kurdes.  

 

 

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By YinonSys