Gantz, un arrangement sur le chemin de l’inconnu (012903/20)
dimanche, 29 mars 2020

 

Par Stéphane Juffa

 

Benny Gantz ne sera probablement pas Premier ministre à l’issue de l’accord en vue de la formation du gouvernement d’ "urgence nationale" actuellement négocié entre l’ancien chef d’état-major et Binyamin Netanyahu. D’une part, parce que croire à la promesse de l’actuel chef du gouvernement par intérim de céder sa place après un an et demi fait rire tout le monde, y compris au sein du Likoud. D’autre part, parce que Gantz et Netanyahu peuvent convenir de ce qu’ils veulent, il ne leur appartient pas de désigner les chefs de l’exécutif, mais au Parlement ; il suffirait dès lors, si par miracle Bibi tenait parole pour une fois, qu’une majorité de députés vote une motion de défiance pour que Gantz n’occupe cette fonction que quelques jours. Et parce que, et c’est ce qui est le plus significatif, avec un groupe de quatorze députés face à des partenaires en comptant cinquante-huit, on ne fait pas le poids dans un mariage politique. Ce, d’autant plus que pratiquement tous les députés qui ont suivi Gantz dans sa séparation d’avec Kakhol-Lavan vont être couronnés ministres, et que les élus du Likoud ne recevront que cinq à six portefeuilles ministériels – certains devant se départir de celui qu’ils détiennent jusqu’à maintenant – et que cela déchaîne déjà un amer mécontentement dans les rangs du plus grand parti du pays. Cela n’influe pas sur la détermination pragmatique de Netanyahu, mais cela attise les dissensions parmi ceux qui l’ont soutenu sous l’eau et dans les flammes bien au-delà de tout ce qui était raisonnable.

 

Dans la pratique, la seule possibilité pour que Gantz devienne Premier ministre et le reste plus de quelques jours s’inscrit dans l’éventualité d’une condamnation de Netanyahu au pénal. Ce qui, en nous gardant soigneusement de préjuger des décisions de justice, risquerait théoriquement d’arriver dans entre six et quinze mois.

 

Ceci dit, dans l’intérêt d’Israël tout n’est pas négatif dans ce revirement inattendu. A commencer par le paragraphe de l’accord qui préconise que les projets de loi devront impérativement recevoir l’aval des deux nouveaux associés pour être soumis à l’approbation du plénum. Autant dire que Netanyahu peut dire adieu à ses espoirs d’immunité juridique et qu’il devra, au final, se présenter devant ses juges. Ce, d’autant plus certainement que l’on envisage la nomination très prochaine d’un ministre de la Justice du parti de Gantz - "Khossen lé-Israël", que l’on peut traduire par "Résilience pour Israël", qui était jusqu’à la semaine dernière l’une des trois composantes de Kakhol-Lavan -, qui n’acceptera pas cette infamie.

 

On peut également se réjouir de la disparition prévue à ce poste d’Amir Ohana, le ministre de la Justice qui a fait tout son possible, sur l’ordre de Bibi, pour décrédibiliser l’institution judiciaire qu’il était censé représenter. Good bye aussi Betzalel Smotrich, le ministre Yémina [héb. : la droite] des Transports, qui avait déclaré en juin dernier : "Nous voulons le portefeuille de la Justice parce que nous voulons restaurer le système judiciaire de la Torah", et que "le pays devait aspirer à se présenter comme au temps du roi David", soit effacer son aspiration sioniste de même que son système démocratique.

 

Ce qui est tout aussi cocasse est que Smotrich avait organisé la Parade des Béhémot (bêtes) afin de marquer son opposition à la Gay Pride, alors qu’Amir Ohana, qui est un homosexuel assumé, participait à la fête des LGBT.

 

Cette contradiction entre ministres du bloc bibiste peut prêter à sourire. D’autres apories au crédit de Smotrich sont largement moins humoristiques, comme celle qui lui avait donné envie de danser et de chanter lorsque Yuli Edelstein avait refusé d’obtempérer à l’injonction de la Cour Suprême en déclenchant une crise institutionnelle qui aurait pu être la plus grave dans l’histoire de l’Etat hébreu. Il est vrai que cet acte de défiance de la part de l’ex-président de la Knesset rapprochait le pays du chaos et de l’exercice de la justice telle qu’on la pratiquait à l’époque du Roi David.

 

On a appris que Binyamin Netanyahu insistait lors des débuts des négociations avec Gantz pour que ce dernier cède sa place de président de la Knesset à Yuli Edelstein, dans un nouveau geste de défi à l’encontre de la magistrature. Mais cela a constitué l’une des oppositions de principe du général, et il semble que Bibi n’ait pas insisté.

 

Nettement moins drôle que l’hypothèse de retour aux temps du Roi David : les media en ont peu parlé, mais en pleine crise constitutionnelle et de pandémie meurtrière, tandis qu’Israël s’était trouvée la semaine dernière et durant cinq jours au seuil d’un coup d’Etat, en Judée Samarie, des amis de Smotrich s’attaquaient aux soldats et aux policiers d’Israël avec une violence inouïe. Ce fut d’abord le cas mercredi dernier, lorsque des unités de la Police des Frontières de la région de Judée-Samarie en patrouille furent attaqués par des membres de la communauté illégale de "Koumi Ori" dans une zone militaire fermée, qui les agressèrent à coups de pierres et d’objets divers. Cinq suspects furent arrêtés pour l’occasion.

 

Mais ce n’était rien en comparaison des incidents de ce vendredi. Lorsque, pas loin de là, à proximité de la ville de Naplouse, des Policiers des Frontières furent attaqués au cocktail Molotov alors qu’ils venaient de quitter l’implantation d’Yitzhar. A cette occasion, trois projectiles enflammés ont été lancés sur les véhicules des forces de l’ordre. L’un d’entre eux a pris feu et il s’en est fallu de peu pour que des policiers ne soient transformés en torches humaines [photo]. L’incendie a finalement pu être maîtrisé et l’agression s’est soldée par des dommages aux véhicules.

 

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Sur la route dYitzhar, les bouteilles incendiaires brûlent encore après le passage des soldats

Source : Police israélienne

 

Ce qui est significatif consiste en cela que l’attaque a été perpétrée par des étudiants halakhiques de la Yéshiva (école toranique) d’ "Od Yossef Haï" [héb. : Joseph est toujours en vie], dirigée par le rabbin Itshak Ginsburgh. Un personnage puissant et controversé qui œuvre pour l’abolition du sionisme et le rétablissement de la monarchie biblique telle qu’en vigueur à l’époque du… Roi David.

 

Binyamin Netanyahu et le ministre sortant de la Défense Naftali Bennett (Yémina) - qui va être remplacé par l’ex-Kakhol-Lavan et lui aussi ex-chef d’état-major de Tsahal Gaby Ashkenazi – n’ont pu faire autrement que de condamner cette agression. Netanyahu a ainsi déclaré : "Je condamne fermement les graves violences perpétrées la nuit dernière contre la Police des Frontières. Les forces de sécurité nous protègent tous. C'est un crime à n’importe quel moment, mais un double crime en ce moment, car la Police des Frontières et la police nous aident à faire face à la crise du Corona".

 

Rien n’est simple au sein du bloc bibiste, en particulier avec les partis religieux orthodoxes. Leurs adeptes, dont la plupart ne reconnaissent pas la souveraineté de l’Etat d’Israël, se plaisent à ne pas respecter les ordres de confinement décrétés par le gouvernement. Ainsi, les trois agglomérations les plus touchées en nombre de malades appartiennent tous à cette communauté, avec Kiryat Yeharim qui dénombre 53 malades pour 10 000 habitants, Kfar Khabad 38, et la ville de Bneï Brak [la plus grande concentration de Juifs orthodoxes au monde, 200 000 hab.] 13. La comparaison avec les villes laïques est édifiante : 4 malades pour 10 000 habitants à Tel-Aviv et 1.5 à Haïfa.

 

Dans les hôpitaux, la proportion de malades orthodoxes sous traitement est de plus du tiers des patients. Cette donnée irrite au plus haut point le personnel soignant. Un médecin urgentiste francophone du sud de Tel-Aviv me confiant pas plus tard que ce matin : "S’ils veulent se suicider, ce n’est pas notre problème ; ce qui est notre problème, en revanche, est que lorsqu’ils sont malades ils viennent demander des soins dans les hôpitaux de l’Etat qu’ils ne respectent pas. Ils risquent de nous infecter (le personnel soignant), d’occuper des lits de soins intensifs qui pourraient servir à des gens, religieux ou laïcs, qui respectent le confinement, et aussi infecter d’autres citoyens qui ne leur ont rien demandé".

 

La participation de milliers de personnes hier soir (samedi) – en contradiction totale avec les consignes de prévention – aux obsèques du Rabbin Tzvi Shenker, suscite ce matin des réactions indignées dans l’ensemble du pays et de la classe politique.

 

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Pour certains orthodoxes, l’Etat d’Israël et ses lois n’existent pas

 

Ce, d’autant plus que le ministre de la Santé sortant choisi par Binyamin Netanyahu est le Rabbin Yaakov Litzman du parti orthodoxe Yahadout ha-Torah, (Judaïsme unifié de la Torah), et qu’il a été élu notamment par ceux qui ont participé à l’enterrement d’hier et qui ne respectent pas les consignes de sécurité face à la pandémie, établies par le ministère de Litzman.

 

Là où le bât blesse vraiment, c’est que le ministère de la Santé exerce une pression ininterrompue sur Netanyahu afin que le gouvernement adopte une politique de confinement total, ce qui devrait être le cas dès ce soir ou demain matin.

 

Depuis quelques jours, la plupart des directeurs des hôpitaux publics israéliens exige à ce sujet qu’à l’occasion de la formation du nouveau gouvernement d’urgence nationale, Litzman soit remplacé par un professionnel de la santé.

 

A propos d’urgence nationale, on sait que le cabinet envisagé comptera 30 ministères, 34 selon les dernières propositions du Likoud. Cela représente un coût avoisinant le milliard de Shekels annuellement, au moment où les hôpitaux, comme en France, manquent des effets élémentaires pour combattre la pandémie.

 

Et particulièrement, alors que l’on approche du million de nouveaux chômeurs dus à la maladie, dont la moitié n’est pas sûre du tout de retrouver un employeur en état de les réengager au sortir de l’épidémie.

 

Comme dans les autres pays industrialisés, l’on s’attend à des faillites massives, à une pénurie de moyens gouvernementaux pour faire face à la situation, et à des emprunts d’Etat obligataires, qui seront réclamés à une population déjà largement paupérisée. L’amertume de la note dépend évidemment du temps qui va encore s’écouler jusqu’à ce que la société puisse reprendre le cours normal de ses occupations. Et à ce propos, personne ne détient la réponse, tant les ravages du virus diffèrent de pays en pays. Ce que l’on sait est que les mesures de confinement seront au moins maintenues ici jusqu’après la Pâque juive, c’est-à-dire au moins jusqu’au soir du 15 avril prochain.

 

Jusque-là, on peut dire qu’un gouvernement d’urgence nationale compterait douze ministres, et qu’il s’agira donc davantage d’un cabinet de combine nationale, destiné à distribuer des bonus aux députés qui se sont comportés comme on le leur demandait. En outre, ceux qui n’obtiendront pas de ministères se verront décerner des présidences de commissions et des ambassades à l’étranger. Et s’il manque de tous ces postes, eh bien nous en créerons ! L’urgence absolue de combattre le Coronavirus apparaît soudain beaucoup plus diffuse et ne remplace pas le partage du butin politique.

 

A l’issue duquel on s’attend à ce que, parmi les ministères vraiment importants, la Défense, la Justice et les Affaires Etrangères aillent à Khossen lé-Israël, les Finances au Likoud, l’Intérieur à l’ex-prisonnier Aryé Déry de Shas, à nouveau soumis à une enquête pénale, etc.

 

Pour les Finances, c’est Israël Katz, du Likoud, qui semble posséder les meilleurs atouts, mais ce qui l’attend ressemble à tout sauf à une sinécure.

 

Chaque pays dépendra, au sortir de la crise sanitaire, de l’énergie restante de sa population pour redémarrer, et cela découlera aussi du nombre de morts et des crédits spéciaux qui auront été débloqués durant la pandémie.

 

A cette aune, Israël, dont l’économie repose pour une grande partie sur les développements de haute technologie, semble relativement bien parée. Notre capacité d’adaptabilité, la qualité de nos cerveaux, et notre propension à l’innovation devraient faire des merveilles dans le "monde d’après".

 

Et là, on compte précisément sur la portion de la population très peu politisée qui travaille dans la recherche et le développement, que cela passionne et qui s’y retrouve bien au niveau des rétributions.

 

J’en veux pour exemple l’initiative privée de Marius Nacht, l’un des patrons du géant informatique israélien Check Point. Nacht a décidé de fabriquer localement les respirateurs qui nous manquent cruellement, et de les exporter si on en produit suffisamment. 

 

Pour parvenir à ses fins, il a réuni nos jeunes gens les plus brillants dans le domaine des sciences et de l’adaptabilité. Presque tous sont issus du Projet Talpiot, un programme militaire à la base qui entraîne les plus brillants éléments, sélectionnés dès les bancs de l’école pour occuper les fonctions de pointe dans la sécurité, la recherche et le développement.

 

Nacht les a divisés en deux équipes, et chaque équipe a dû imaginer et développer l’idée de deux respirateurs répondant à toutes les normes internationales en matière de respirateurs, et les deux prototypes correspondants par équipe. Ils doivent être efficaces, faciles à entretenir et à faire fonctionner, bon marché, fabriqués uniquement sur la base d’équipements disponibles en Israël, et adaptés à une production de masse dans des usines existantes et dans les plus brefs délais.

 

Israel Aircraft Industry, Rafaël, l’institut de développement des armes de pointe, et toute l’industrie militaire ont été associés au défi, de même que les médecins en charge des hôpitaux, qui répondent en direct aux questions des développeurs.

 

Nacht et Check Point ont fourni les fonds nécessaires. On leur a donné deux semaines pour présenter un ou deux prototypes, préliminaires, mais en état de fonctionner. Le terme de ces quinze jours c’est demain. On choisira le concept gagnant, on le développera en même temps que les industriels se prépareront à le fabriquer, puis on lancera la production. Si tout se passe comme prévu, d’ici deux semaines.

 

Une semaine plus tard, on devrait pouvoir fournir les hôpitaux israéliens avec autant de respirateurs qu’ils en réclameront, ensuite on se tournera vers l’exportation. On se prépare à en confectionner des dizaines de milliers, et ce projet constitue l’un des espoirs authentiques de sauver autant de vies humaines à l’échelle de la Planète jusqu’à ce que la pandémie s’épuise.

 

C’est aussi l’espoir du génie israélien. Un exemple de ce que nous sommes capables de faire. Mieux et plus vite que la plupart des autres. Et en fin de compte, pour "après", c’est ce qui sculptera le modèle des pays dans lesquels nous vivrons. Au moment de la grande redistribution il faudra être présent, et nous nous y préparons déjà. Pas les politiciens, Israël.

 

 
By YinonSys