Encore un face-à-face Tsahal-Armée libanaise (010206/20)
mardi, 02 juin 2020

 

Par Stéphane Juffa

 

Métula, mardi.

 

J’étais en train de relire un article d’analyse qui paraîtra très prochainement, lorsqu’en milieu d’après-midi je fus interpelé par Jules Mazouz, les grandes oreilles de la Ména, qui m’indiqua qu’un incident était en cours dans la région du kibboutz Misgav Am. Selon Mazouz, les armées israélienne et libanaise se faisaient face à quelques mètres de distance.

 

J’abandonnai mon travail pour donner la priorité à l’actualité ; je ne pris pas même la peine d’emporter notre matériel de prise de vues, qu’il m’aurait pris une bonne vingtaine de minutes de préparer, et me rendis sur place équipé de la seule caméra de mon téléphone portable.

 

Pour gagner un peu de temps supplémentaire, j’empruntai au volant de la Land Rover de l’agence la route militaire qui rallie à flanc de montagne Métula à une base de Tsahal située juste à côté du village (moshav) de Margaliot.

 

J’arrivai à Misgav Am, distante de 3.8km à vol d’oiseau, en quelques minutes et n’eus aucun mal à identifier l’endroit du face-à-face, à une cinquantaine de mètres tout au plus de la barrière de sécurité au sud-ouest du kibboutz [point rouge et jaune sur la carte].

 

La carte suivante qui figure l’ongle de la Galilée aide à saisir le problème : la ligne bleue représente la frontière internationale entre Israël et le Liban ; la ligne jaune pâle, la barrière de séparation et la route de patrouille de Tsahal qui est adossée contre elle.

 

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L’ongle de la Galilée, la région la plus septentrionale d’Israël

Service cartographique © Metula News Agency

 

Nous en avons déjà parlé, la raison pour laquelle les deux lignes ne suivent pas le même tracé relève du fait qu’il est matériellement impossible de construire un mur et une route qui épouseraient parfaitement la frontière pour des raisons de topographie, d’utilisation et de coût.

 

Pour toutes ces raisons, l’Etat hébreu a choisi de bâtir la barrière de séparation, qui se change en mur de six mètres de béton sur certaines portions, mais toujours en retrait de la frontière internationale afin de ne pas indisposer les voisins libanais et de ne pas leur donner de raison de nous chercher chicane à tout bout de champ.

 

En 2 000, lors du retrait du Liban-sud, Tsahal a évacué l’ensemble du territoire voisin au mètre près, ce qui a été reconnu par les géomètres de l’ONU qui ont balisé la frontière.

 

Ceci dit, Israël n’a nullement renoncé à sa souveraineté sur la totalité de son territoire, même si les sections qui se trouvent au-delà de la clôture ne sont pas accessibles aux civils. Encore, sur la carte, les cartographes de l’agence n’ont choisi de présenter que les endroits où la différence entre les deux lignes mesure quelques dizaines de mètres (jusqu’à 70 au maximum), mais en de très nombreux points, notamment autour de Métula, Israël s’étend jusqu’à dix mètres par-delà l’ouvrage de sécurité. Ainsi plusieurs routes utilisées par nos voisins libanais se situent en fait chez nous.

 

Tsahal franchit régulièrement le mur de protection en utilisant des portails spécialement aménagés. Ses objectifs sont de rappeler aux Libanais que ce territoire nous appartient, de s’assurer qu’ils ne franchissent pas la frontière et ne s’installent pas du mauvais côté d’icelle, de nettoyer la broussaille afin de vérifier que le Hezbollah n’y pose pas de bombes, et enfin, d’entretenir des appareils électroniques que nous avons installés, des caméras automatiques et d’autres équipements de surveillance.   

 

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La clôture de sécurité et des traces qui indiquent approximativement la frontière internationale

 

D’habitude, lorsque nous décidons de franchir la muraille, nous informons la FINUL, la Force Intérimaire des Nations Unies au Liban, de la date de notre traversée du mur pour qu’elle transfère le message à l’Armée libanaise et permette ainsi d’éviter les malentendus. Mais il n’en va pas toujours ainsi, particulièrement après que les Forces Armées Libanaises ont été massivement infiltrées par le Hezbollah pro-iranien, qui a exploité ces messages de bon voisinage pour tendre des guet-apens à nos soldats. Depuis nous indiquons nos visites chez nous de façon plus aléatoire.

 

Il n’y a pas de no man’s land entre Israël et le Liban, et les patrouilles de l’ONU n’occasionnent aucune séparation physique entre les deux pays. Qui plus est, la FINUL n’entre pas dans les agglomérations tenues par le Hezbollah, qui n’hésite pas à tirer sur les soldats de la paix pour les dissuader de mettre le nez dans ce qu’il considère être ses affaires. Il s’agit en fait de milliers de fortifications et de caches d’armes.

 

La conséquence de cette situation consiste en cela qu’une fois qu’ils ont traversé le mur, nos militaires se trouvent fréquemment nez-à-nez avec ceux de Beyrouth, et que cela donne lieu parfois à des échanges assez vifs ainsi qu’à des canons de fusils pointées les uns sur les autres. La plupart des disputes sont causées par le fait que nous ne sommes pas forcément d’accord sur le tracé exact de la frontière, et que lorsque l’on est pas copain, on a tendance à en venir aux mains pour quelques dizaines de centimètres.

 

Ce qui fait que les Casques bleus de l’ONU, chaque fois qu’ils sont au courant de l’une de ces situations, se déploient avec leur drapeau levé exactement sur le trajet de la frontière que pour leur part ils connaissent très bien.

 

Ce fut le cas aujourd’hui lorsque deux Merkava Mk4, des bébés bien nourris de 65 tonnes, décidèrent d’aller faire un tour au-delà de la barrière pour voir s’il y fait aussi bon que de ce côté-ci. Le soldat de l’ONU que l’on voit sur la photo le drapeau levé est resté sans interruption dans cette position pendant deux heures. Et encore, lorsque je suis arrivé, l’incident était déjà bien entamé. [Regarder une vidéo de l’incident : https://twitter.com/i/status/1267797068845809664 et une autre https://twitter.com/i/status/1267804197317206016 .

 

Cette après-midi les choses ne se sont pas trop mal passées, les Libanais n’essayant pas de dépasser la ligne virtuelle tracée par la disposition des Casques bleus sur le terrain. Ce qui pourrait gêner sur ces images est de constater que l’un des soldats libanais tient un RPG, un lanceur de grenades antichars, et que c’est la première fois que cela arrive.

 

 

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On voit bien le 1er soldat libanais tout à droite avec son RPG à l’épaule

 

Ce qui est cocasse en revanche, c’est que personne ne lui a dit que la grenade doit atteindre une certaine vitesse afin de s’activer. Je ne me souviens pas quelle est la distance de vol qu’elle doit parcourir pour s’armer - je poserai la question à mon camarade Jean Tsadik qui est une véritable encyclopédie vivante en matière d’armement – mais c’est assurément plus que les vingt ou trente mètres qui séparaient ce soldat du Merkava. Il aura donc transporté cette arme pesante sur un terrain très accidenté pour rien.

 

D’autre part, le Merkava Mk4 Barak est doté d’un système de protection active et aucun projectile ennemi n’est parvenu à le traverser à ce jour. Pas même les terribles missiles Kornet russes notamment entre les mains du Hamas à Gaza.

 

Après plusieurs heures de face-à-face silencieux – mais comment s’entretenir avec une masse d’acier ? – je dirai moyennement tendu mais jamais agréable, les deux monstres ont refranchi le mur en marche arrière (on ne présente jamais son postérieur à l’ennemi) avant que, quelques minutes plus tard, les soldats libanais, suivis de ceux de l’ONU, ne se dispersent à leur tour.

 

Au moment où les incidents divers mais pour l’instant sans gravité se multiplient sur la frontière nord, que les relations avec le Hezbollah sont acérées, et que nos avions n’ont pas cessé de survoler ses positions toute la matinée, il est parfois de bon aloi de faire acte de présence. A fortiori quand on est chez soi.

 

 

 
By YinonSys