Menteur ! (010108/20)
samedi, 01 août 2020

 

Par Stéphane Juffa

 

Le Premier ministre Binyamin Netanyahu a sorti en cette fin de semaine un nouveau lapin de son chapeau en se déclarant victime d'appels au meurtre contre sa personne et sa famille. Il s'est plaint aussi en d'autres occasions de ce que les media ne réagissaient pas à ces incitations à l'assassiner et qu'ils accordaient une couverture exagérée aux manifestations qui s'intensifient face à son domicile officiel de la rue Balfour à Jérusalem et sa résidence privée de Césarée.

 

Ce vendredi (hier), le Premier ministre Benjamin Netanyahu a publié une vidéo sur ses comptes Facebook, Twitter et Instagram, qui, selon lui, montrent des incitations à l'assassiner lors des récentes manifestations.

 

Le clip s'intitule : "L'incitation au meurtre du Premier ministre Benjamin Netanyahu et de sa famille bat des records".

 

https://www.facebook.com/Netanyahu/videos/574371223245994/

 

Commentaire de M. Netanyahu sur le clip : "Chaque révélation d'incitation et de haine terribles lors des manifestations de gauche et des appels au meurtre ne m'empêchera pas d'agir dans votre intérêt et celui de notre pays".

 

C'est "courageux" mais c'est... un montage mensonger. Personne n'appelle lors de ces manifestations désormais quotidiennes à tuer le Premier ministre.

 

La pièce principale de ce clip sur les appels au meurtre avait été dévoilée mercredi par le chef de l'exécutif sur Tweeter. Il s'agissait d'un commentaire d'une certaine Dana Ron sur Facebook. Celle-ci écrivait : "Bibi, il faut s'en débarrasser uniquement par la force... On n'écarte les dictateurs qu'avec une balle dans la tête".

 

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Le faux commentaire sur Facebook

 

Le post nous avait d'emblée paru louche parce que certains mots comportent des voyelles. Or en hébreu moderne, les voyelles sont implicites et aucun Israélien n'en utilisera dans son expression écrite. Très rapidement, Facebook découvrit qu'il s'agissait d'un faux profil et la plateforme l'a supprimé.

 

Sur son tweet, Netanyahu dénonce également un homme qui l'a menacé, lui et sa femme, et qui a été découvert en possession d'un pistolet en plastique et de deux lames de rasoir. Après une courte vérification, la police a découvert que l'individu était un cas psychiatrique et qu'avec son "arsenal", il n'aurait pas été capable de faire de mal à un escargot.

 

Les autres images de la vidéo sont des montages, des doublages et des brefs passages de discours qui n'ont rien à voir avec l'incitation au meurtre, la plupart n'ayant rien à voir non plus avec les manifestations actuelles.

 

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Pourtant M. Netanyahu s'y connaît en matière d'incitation au meurtre

On le voit ici à la tête d'une manifestations présentant un cercueil fictif d'Itzkhak Rabin

On connait la suite

 

Samedi dernier, nous avions envoyé Ilan Tsadik à la manifestation de Jérusalem afin de s'imprégner de ce qu'il s'y passait. Nous avons, de plus, interviewé une dizaine de participants pour nous assurer que leurs témoignages à tous concordaient.

 

La semaine dernière à Jérusalem, ils étaient six mille, et ils n'étaient pas venus faire de la figuration. Chacun avait son mot à dire, sa danse à proposer, une musique à interpréter, des seins à exhiber, un déguisement à montrer, et des pancartes inéquivoques. Celles-ci disaient "Non à la corruption", "Fric, pouvoir, monde du crime", "Corrompu, il y en a marre", ou, plus simplement, "Démissionne !", quand ce n'était pas "Lekh !", "tire-toi !". Mais aussi "Grand-père, excuse-nous pour ce que nous avons fait du pays", ou "Maman, je suis ici pour te défendre".

 

Mais strictement aucun appel au meurtre. Au contraire, l'un des slogans maintes fois repris par la foule est : "Lo la-alimoute", non à la violence. Et ce mot d'ordre est illustré à chacune des manifestations par des musiciens classiques, des chanteurs de variétés, des jazz-bands, des ateliers de méditation au cœur du rassemblement, et des mères de familles venues exiger de la police qu'elle s'abstienne de recourir à la violence contre les jeunes.

 

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Certains manifestants ont des façons plus originales de dialoguer avec la police

 

Hier (vendredi) des chanteurs professionnels ont interprété à cappella le Chœur des esclaves de Nabucco de Verdi. Sur la place de Paris, surplombant la vieille ville c'était somptueux.

 

On comprend dès lors pourquoi ces dangereux trublions, que Netanyahu appelle régulièrement des gauchistes et des anarchistes, ne l'empêcheront pas de travailler. Quoique...

 

Ci-après, sur la vidéo, la militante Eliane Set Lezmy expliquant leurs obligations légales en matière

de canons à eau aux policiers désemparés :

https://www.facebook.com/elianesetbon.lezmy/videos/10223033075878410/?t=8

 

La difficulté de M. Netanyahu vient de ce qu'ils sont de plus en plus nombreux. Auparavant, ils se contentaient de manifester les weekends, désormais, c'est tous les jours.

 

Il règne dans l'atmosphère une triple odeur, celle du chaos, certes, le pays est désemparé par cette révolte, les caramboles de Netanyahu, la situation sur la frontière-nord et la recrudescence du Coronavirus, celle d'une fin de règne, et celle de l'espoir de vivre autrement. Car la voix de ces jeunes porte. De nombreuses chaînes TV et Internet proposent la retransmission de ces rassemblements en direct, avec des journalistes qui se mêlent à la multitude pour questionner des manifestants sur leurs motivations.

 

Dans une autre publication sur Facebook - c'est une grave erreur tactique de passer autant de temps à sur-réagir sur les réseaux sociaux, Netanyahu devrait laisser la tâche de le défendre à d'autres - le Premier ministre a accusé la chaîne TV Aroutz 12 News d'avoir gonflé le nombre de participants aux manifestations contre lui dans ses reportages, la qualifiant de "bras de propagande sans vergogne de la gauche anarchiste pour faire tomber le gouvernement de droite et son chef". Il a poursuivi en écrivant que la chaîne "allume le feu sur les flammes des manifestations politiques organisées et financées par des groupes de gauche. Ce sont de fausses nouvelles gonflées aux stéroïdes". Il a continué : "Presque tous leurs programmes, segments et analyses sont utilisés pour une propagande bolchevique effrénée contre le Premier ministre".

 

Bolchévique, la 12 ? C'est comme qualifier Tf1 de bolchévique effrénée... Netanyahu réagit de façon épidermique. Il multiplie les décisions arbitraires - comme celle de publier ce clip vidéo et de se faire passer pour une victime en danger de mort - basées sur l'exercice de la violence politique et de la menace. C'est le signe qu'il est ébranlé, je dirais quasiment K.O debout. C'est un peu normal avec tous les uppercuts qu'il prend.

 

Netanyahu ne fait plus de politique depuis longtemps, il se contente de tenter des coups. Pour créer sans cesse des tourbillons, car il ne sait plus comment éviter la poursuite de ses procès en janvier et l'éventualité d'être envoyé en prison. C'est cela qui le rend hystérique. Qui l'obnubile.  

 

Des décisions à l'emporte-pièce, des coups, à l'instar de celui qui concernait l'annexion d'une partie de la Cisjordanie. Modifier les frontières d'un pays, c'est quelque chose de sérieux, une décision qui ne se prend pas à la légère. Qui implique souvent un référendum. Une mesure comme celle-là se prépare plusieurs années à l'avance, notamment en consultant ses alliés à l'international et ses responsables de la défense. A part dans une république bananière, un dirigeant ne va pas lancer un projet comme celui-là en quelques jours, et lui attribuer une date d'exécution, sans s'assurer qu'il sera en mesure de l'appliquer.

 

C'est pourtant exactement ce qu'il s'est passé. Le premier juillet dernier, nous étions censés annexer une partie de la Judée-Samarie, mais il ne s'est rien passé. Nous nous sommes mis la quasi-totalité des Etats amis à dos, nous avons fragilisé nos relations naissantes avec nos voisins arabes, l'opinion israélienne s'est scindée une fois de plus pour un projet dont plus personne ne parlait le... 2 juillet. Pour l'abandon duquel aucune explication n'a été donnée, et j'écris bien aucune. Le coup de l'annexion a échoué, passons à autre chose !

 

Arik Sharon disait de lui que Bibi ne sait pas poser une réflexion sereine (trop d'empressement, de fébrilité) sous la pression, et qu'il ne résiste pas aux situations de stress.

 

L'annexion était un autre tour de passe-passe démagogique de M. Netanyahu. Son but était de fidéliser les partis religieux et ceux d'extrême droite. Les leaders de ceux-ci avaient bien compris que le chef du gouvernement cherchait une issue de dégagement pour éviter la justice, mais cela ne les dérangeait pas plus que cela tant que cela servait leurs priorités idéologiques. Ils étaient disposés à voter à la Knesset la "Loi française", celle taillée sur mesures pour le président Chirac, qui aurait garanti l'immunité juridique à M. Netanyahu tant qu'il était aux manettes de l'Etat. Ensuite, comme l'a fait M. Chirac, il aurait avisé...

 

Reste que cette volte-face a été très mal digérée à droite, où Eretz Israël ha-Shlema [le grand Israël] n'est pas un slogan publicitaire mais un objectif majeur. A l'image du leader de Yémina [héb. : "droite"], Naftali Bennett, qui soutenait jusqu'à maintenant le Premier ministre en dépit des affronts répétés qu'il lui infligeait.

 

Les choses sont en train de changer. D'une part, parce que l'on rencontre une multitude de partisans de Yémina dans les manifestations (de religieux aussi, contrairement à l'image que les bibistes tentent d'imposer, elles ne sont pas du tout l'apanage de la gauche). De l'autre, parce que Bennett se lâche. Il a récemment déclaré : "Nous aurions pu éviter la terrible crise économique qui a frappé les citoyens israéliens... Malheureusement, probablement parce que Netanyahu craignait que Bennett réussisse trop bien, rien de tout cela ne s'est produit. C'est un fiasco de l'ampleur de la Guerre de Kippour". Et aussi : "Netanyahu est responsable de l'un des plus grands échecs de l'histoire d'Israël, il a choisi son petit ego plutôt que le bien du pays, maintenant il doit rentrer chez lui".

 

Les problèmes de Binyamin Netanyahu s'amoncellent. Les partis religieux ont eux aussi décidé de prendre leur liberté relativement à la disciple de la coalition. La faute à une proposition de loi visant à interdire la "thérapie de conversion" pour les personnes LGBT. La coalition, y compris le Likoud, s'est morcelée au moment de voter. Pour les religieux, l'homosexualité est une pathologie, et des rabbins proposent des thérapies pour les homos afin de les ramener dans l'hétérosexualité. Pour la plupart des autres députés, incluant tous ceux de Gantz, ces thérapies constituent évidemment une foutaise contre-nature, souvent très musclées, qu'il y a lieu de mettre hors la loi. Il y a incompatibilité entre les laïcs et les orthodoxes, comme sur la plupart des sujets quand une coalition est basée sur des intérêts à court terme et non sur une réelle proximité de points de vue. Binyamin Netanyahu lui-même s'était absenté au moment du vote, comme beaucoup d'autres représentants du Likoud.

 

Réaction du chef aux abois : il a chargé l'un de ses deux dobermans, Mickey Zohar, le responsable de la coalition, de se ruer sur les députés récalcitrants. Manque de bol, l'autre chien de garde est Amir Ohana, le ministre de l'Intérieur. Likoud ou pas Likoud, Ohana est un homosexuel déclaré qui ne pouvait pas faire autrement que voter en faveur de la loi.

 

Mickey Zohar a décerné des punitions aux mauvais élèves, avec l'approbation ouverte du Premier ministre. Les sanctions comprennent l'interdiction de soumettre des projets de loi jusqu'à la fin de cette session de la Knesset en août. Elles concernent les membres du cabinet Yoav Gallant, Yisrael Katz, Amir Ohana, Eli Cohen, Ofir Akunis et les députés Shasha-Biton, Shlomo Karhi, Keren Barak, Sharren Haskel, Avi Dichter, Michal Shir Segman et Uzi Dayan.

 

Vingt-et-un des trente-six députés du Likoud s'étaient absentés lors du vote. Treize ont signé une pétition exigeant la démission de Mickey Zohar. Du jamais vu sous Netanyahu, de l'inconcevable jusqu'à maintenant, et qui n'est rendu possible que par la situation de détresse dans laquelle se trouve le Premier ministre. Cette pétition est une manière de s'opposer indirectement au chef de l'exécutif, et même, pour certains, de menacer ouvertement de le lâcher.

 

Il est vrai qu'envoyer au coin avec un bonnet d'âne des poids lourds du parti comme le ministre des Finances Yisrael Katz ne participe pas forcément d'une décision habile. Particulièrement en pleine crise économique d'une ampleur jamais traversée par l'Etat hébreu. Imaginer que des personnalités comme Katz vont baisser la tête en promettant qu'elles ne recommenceront plus à fronder constitue un pari douteux. D'ailleurs la femme d'Yisrael Katz vient d'assigner Mickey Zohar en justice pour l'avoir diffamée lors d'une dispute houleuse avec son mari en commission parlementaire. Sinon les insultes pleuvent et elles ne sont pas mouchetées : les députés du Likoud s'entre-déchirent sur les réseaux sociaux tels des chiffonniers. Par exemple, le député Shlomo Karhi y décrit Mickey Zohar comme "un menteur qui se conduit comme une brute".

 

Autre maladresse de taille, Netanyahu a fait limoger Yfat Shasha-Biton de son poste de présidente de la commission en charge du Coronavirus il y a 13 jours. Elle a fait valoir qu'il n'y avait pas suffisamment de données sur l'incidence des infections dans les piscines publiques et les gymnases et a exclu ces sites de la liste des établissements dont le cabinet venait d'ordonner la fermeture. A la fin de la réunion du comité, Zohar lui a crié: "Vous avez terminé votre carrière au Likoud ! Nous allons vous remplacer".

 

Or Madame Shasha-Biton, qui est née à Kiryat Shmona, est largement respectée pour son implication dans l'éducation et c'est l'une des figures les plus populaires du Likoud. Elle non plus ne s'est pas pliée au verdict de M. Netanyahu, déclarant après son limogeage : "La décision du Premier ministre vise à empêcher les débats et les discussions sérieuses, à éviter d'écouter le public et à empêcher l'expression d'autres opinions".

 

Lorsque l'on se retrouve sur le banc des accusés lors d'un procès au pénal, ce n'est pas en qualité de chef d'une tendance politique ou de Premier ministre, c'est parce vous êtes accusé à titre personnel et à votre seul profit d'avoir volé, escroqué ou induit un acte criminel. Cela signifie que vous êtes seul pour répondre de vos actes.

 

De plus, en infligeant des punitions collectives aux cadres de votre propre parti et en humiliant une femme belle et cultivée comme Yfat Shasha-Biton, vous pouvez peut-être conserver pour le moment votre emprise sur les politiciens, mais vous n'allez pas vous attirer leur empathie. Cela explique qu'hormis les deux dobermans, des députés de troisième ordre, on n'entend ces jours pratiquement aucun message de soutien émanant de la Knesset et de votre propre parti.

 

C'est là, sans l'ombre d'un doute sensé, le plus gros problème de Binyamin Netanyahu pour faire face à la révolte populaire : sa désespérante solitude. Il est encore un peu craint - de moins en moins - mais il n'est assurément pas aimé. Il est même détesté jusqu'au cœur du Likoud, où la plus grande partie de ses soutiens politiques n'attendent en fait que le moment opportun de le jeter aux gémonies. Cela explique entre autres la raison pour laquelle il en est réduit à se défendre par lui-même sur les réseaux sociaux, en balançant des posts plus extrémistes et plus éloignés de la réalité les uns que les autres.

 

Cela impacte forcément la tactique que Netanyahu avait prévue afin d'échapper à la reprise de son procès. Au début, il s'était réjoui de la descente dans la rue de ses opposants. Il prévoyait que ses partisans leur feraient face par dizaines de milliers, que cela dégénérerait en un immense désordre, voire à une guerre civile, et que le gouvernement serait contraint de décréter l'état d'urgence et de repousser certaines procédures démocratiques, comme l'exercice de la justice, aux calendes grecques. Et tant pis pour la pérennité d'Israël, l'objectif de Bibi n'est pas de restaurer l'harmonie mais d'échapper à la prison à n'importe quel prix.

 

Mais ses partisans ne suivent pas. C'est la raison qui l'a fait lancer sa campagne bidon sur le thème "on incite à mon assassinat", dans le but de se faire protéger par ses fans.

 

Cela ne fonctionne pas. Il n'y a pas de volontaires pour des contre-manifestions. Il y a une semaines, sur la place de France et celle de Paris, juste à côté de la résidence du Premier ministre, rue Balfour, ils étaient neuf, Ilan les a comptés. Tous membres du clan le plus extrémiste de supporters de football du pays, ceux qui sont interdits d'entrée dans la plupart des stades ; ils se sont autobaptisés "La Familia" [avec une faute d'orthographe, en italien, c'est la famiglia. Ndlr.], un autre nom de la Mafia en Italie ; pour revendiquer leur recours permanent aux méthodes de gangsters.

 

Ils ne prônent pas quant à eux "non à la violence", ils la cultivent en fendant la foule armés de bouteilles de verre et de sprays de gaz au poivre pour agresser les manifestants. En milieu de semaine, à la gare de Jérusalem, ils étaient une cinquantaine à courir en scandant "les journalistes sont tous des nazis, ne leur parlez pas !", frappant plusieurs confrères et harcelant des passants supposément anti-bibistes. La police en a arrêté une quinzaine.

 

La violence ne remplace pas le nombre, et ce ne sont pas les casseurs de La Familia qui vont déclencher la guerre civile espérée par l'inculpé de Balfour. Il y a dix fois plus de Likoudniks tendance Bégin du côté de la révolte que parmi ces voyous.

 

L'étau se resserre autour de Netanyahu, janvier approche et il est à court d'idées pour éviter la reprise de ses procès. Récemment, il a pratiquement décrété de nouvelles élections pour le 18 novembre prochain. La presse main stream les a annoncées. Puis il a changé d'avis, momentanément du moins, les décisions et les décisions contradictoires se suivent à la résidence Balfour : d'abord on lance des annonces et ensuite on les examine. Or les sondages indiquent que le Likoud est en chute libre dans les intentions de vote, il aurait déjà perdu plus du quart de ses électeurs, bien loin des 36 députés (sur 120) dont il dispose actuellement à la Knesset. Et la tendance s'amplifie chaque semaine, au rythme des manifestations et des disputes entre les députés et les partis de la coalition.

 

L'idée de convoquer des élections en novembre vise à obtenir une majorité de bloc sans avoir à inclure les rescapés de Gantz de Kakhol-Lavan dans ladite coalition. En espérant faire voter in extrémis la Loi française, même si cela devait être au prix d'une quatrième convocation des Israéliens aux urnes en un an, au prix de milliards d'euros, en pleine crise sanitaire et économique, et à celui de briser l'accord de gouvernance longuement négocié avec Gantz et Gabi Ashkenazi.

 

Qu'à cela ne tienne, si cela peut éviter la prison à l'intéressé, la fin justifie les moyens, tous les moyens. Le hic est qu'au rythme où va la perte de popularité du Likoud, Bibi n'est plus sûr du tout de remporter d'éventuelles élections, elles pourraient même conduire à sa Bérézina. Et il a cette réalité en tête : un seul vote de destitution à la Knesset et il serait au tapis pour le compte. Pour le moment, des élections en novembre, c'est un pari trop risqué. Il y reviendra peut-être si tous les autres filons échouent.

 

C'est aussi une faiblesse dans le jeu de Netanyahu : après trois élections, il n'a pas obtenu de majorité parlementaire au seul décompte des députés élus. Le slogan des bibistes selon lequel il aurait été "porté au pouvoir" ne reflète pas la réalité, c'est là que le bât blesse aussi. Parce que Netanyahu n'a pas été choisi pour gouverner ce pays. Par trois fois il a tenté d'obtenir une majorité de gouvernance à la Knesset, par trois fois, les électeurs la lui ont refusée.

 

Netanyahu n'a pas été "porté au pouvoir", puisqu'une majorité d'Israéliens, par trois fois, ont choisi un plus grand nombre de députés qui s'opposaient à son investiture. C'est l'une des contre-vérités dans son discours et qui ne deviendra pas réalité même s'il la répète un millier de fois.

 

Certes, sa nomination au poste de co-Premier ministre respecte nos lois, c'est ce que la Cour suprême a confirmé, c'est la vérité. Si cela n'était pas le cas, on m'aurait déjà vu avec un fusil dans la rue. Mais la démocratie et le respect de l'Etat de droit ne se limitent pas au fait que quelqu'un ait légalement accédé - pour un an et demi, pas quatre ans ! - à la fonction de chef de l'exécutif.

 

Il y a le reste, tout le reste de ses actes que j'ai mentionnés plus haut au terme d'un résumé minimaliste. Poutine et Erdogan aussi ont accédé au pouvoir selon les lois de leurs pays, mais cela n'en fait pas des hommes d'Etat démocratiques. Il y a des chefs de gouvernements qui agissent afin de faire prévaloir les institutions de l'Etat de droit, et d'autres qui les caricaturent et qui réduisent chaque jour d'avantage le rôle du Parlement et celui des instances de contrôle et de justice. Ceux-là sont des ennemis de la démocratie, quelle que soit la légitimité de la position qu'ils occupent. Et c'est le cas de Netanyahu.

 

Pour ne rien arranger à ses affaires, les opposants politiques ne sont plus les seuls à donner de la voix : un actif sur quatre en Israël se trouve au chômage dû au Coronavirus. La plupart d'entre eux savent qu'ils ne retrouveront pas de travail de sitôt, ils s'endettent sans entrevoir le bout du tunnel et l'anxiété les gagne.

 

Beaucoup de ces chômeurs avaient voté Likoud aux dernières élections. Ils voyaient dans son leader l'homme providentiel, celui que rien ne bouscule, celui qui ne les laisserait pas tomber. Mais si la gestion de la seconde vague de la pandémie laisse à désirer, celle de la crise est quant à elle totalement désordonnée et démagogique elle aussi.

 

A l'image de cette énième décision de Bibi de remettre 700 shekels à chaque Israélien [180 euros] quels que soient ses revenus, pour un coût d'un milliard et demi d'euros au trésor public. Le grand argentier Yisrael Katz, pourtant lui aussi membre du Likoud, n'avait pas été consulté. Il ne voit pas l'avantage de ce projet, comme la plupart des économistes du pays. Il s'agit uniquement pour Netanyahu de tenter de rétablir son soutien populaire. Ils pensent que c'est beaucoup d'argent dépensé inutilement, car ce ne sont pas 180 euros qui vont changer quoi que ce soit dans le budget d'une famille endettée et privée de travail.

 

Le nombre des faillites a déjà augmenté de 75 pour cent depuis juin, et cela donne une image précise de la situation économique que nous traversons.

 

Ce million d'Israéliens pris d'angoisse n'ont certes pas manqué l'épisode récent lors duquel M. Netanyahu a réclamé aux députés et obtenu de leur part qu'ils l'exonèrent du paiement d'environ un million de shekels d'impôts [255 000 euros] ; un vote sur une question privée à la Knesset pour annuler le paiement d'impôts en faveur de M. Netanyahu qui est multimillionnaire en euros, et qui était débiteur de ces sommes - qui ne lui ont pas été réclamées par erreur, cela n'a pas été invoqué - voilà qui a refroidi ces chômeurs qui cherchent désespérément à assurer le gite et le couvert à leur enfants pour les mois à venir. En plein crise de Coronavirus, de qui s'occupe celui qui est censé trouver une solution à leurs besoins primaires ? Il y a beaucoup d'électeurs du Likoud issus de la classe moyenne qui cherchent ces jours de la nourriture dans les fonds de poubelles.

 

On vient de le constater quelques lignes plus haut, c'est un mensonge de prétendre que les manifestants ne représentent qu'une portion marginale "gauchiste-anarchiste" de l'électorat. En fait, et sur la base des trois dernières consultations électorales convoquées par Netanyahu, ils reflètent les sensibilités d'un nombre égal ou supérieur d'Israéliens à celui qui a qui a voté pour le Likoud et les autres partis de la coalition. Si leurs représentants ne sont pas aux commandes de l'Etat, c'est uniquement parce qu'ils ne sont pas parvenus à s'entendre et à gouverner ensemble, non pas parce que Bibi aurait reporté ces scrutins. Cela dresse un tableau très différents des forces en présence que celui que dépeint Netanyahu. Le fait, élection après élection, de ne pas pouvoir dégager une coalition homogène de gouvernance fragilise le Premier ministre et le soutien des partis de son alliance. Les manifestations, dans cet état de match nul, prennent dès lors une dimension de tie break dont ceux qui y participent sont parfaitement conscients.

 

Ils sont par ailleurs très au fait des réalités politiques. Comme au sujet de cette antienne dont on m'affuble parfois, de même que les partisans de la révolte, et dont j'ai été la cible des dizaines de fois, selon laquelle tout ce que j'écris, tout ce que nous faisons nous est dicté par la haine de Netanyahu.

 

Mais les arguties ne résistent pas à l'analyse. La question pivot de celle-ci étant : qui fait preuve de haine et qui résiste à la haine ?

 

Or je te rappelle que ce n'est pas nous qui avons vendu des sous-marins stratégiques contenant de la technologie israélienne à un pays, l'Egypte, qui peut resombrer dans l'islamisme à n'importe quel moment. Netanyahu a pris cette décision en contournant toutes les instances de décision d'un Etat démocratique ; sans en informer le ministre de la Défense, le chef de l'Armée ni celui du Renseignement. Il a fait en sorte que mille Allemands et mille Egyptiens étaient au courant de la transaction tandis que Tsahal l'ignorait. Cela ne s'appelle pas de la haine mais un crime de haute-trahison. Et il faut bien que ceux qui peuvent le dénoncer le fassent.

 

On voit ainsi dans les manifestations beaucoup de dessins et de maquettes de sous-marins arborant le drapeau égyptien, évoquant la vente de ces sous-marins stratégiques au pays du delta du Nil par M. Netanyahu.

 

Netanyahu ne cesse non plus d'agresser toutes les institutions de l'Etat d'Israël. Il accuse de façon constante la magistrature et M. Mandelblit d'ourdir un coup d'Etat contre le gouvernement, la Cour suprême, les journalistes, les juges et procureurs de ses procès, regardez la caricature proposée cette semaine par son fils Yaïr de la représentante du ministère public,  - n'est-ce pas là que se situe la haine et la négation de l'Etat de droit ? Depuis, le très actif Yaïr Netanyahu a propagé les profils détaillés de certains meneurs de la révolte. La police s'est saisie de l'affaire.

 

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Le procureur Liat Ben-Ari en déesse hindoue

L'Inde a protesté

 

Les gens ne comprennent pas pourquoi M. Mandelblit s'occuperait, comme Bibi l'en accuse, de perpétrer un putsch visant à l'écarter du pouvoir. Si le Procureur général avait des ambitions politiques, cela se saurait ; s'il avait des relations privilégiées avec un acteur ou un mouvement politiques, cela se saurait aussi.

 

L'accusation permanente visant M. Mandelblit est grossièrement vide de contenu, et cela insupporte les manifestants que le chef de l'exécutif la brandisse simplement pour répondre à sa mise en accusation devant les tribunaux.

 

La haine est un sentiment émotionnel basé sur le vide, sur une pulsion individuelle. Or moi, je suis républicain, et ma démarche est construite et argumentée par des dizaines d'articles et des milliers d'heures d'enquête. Elle n'est ni superficielle ni spontanée. Il en va de même de la démarche des révoltés.

 

Ce que voudraient les derniers partisans de Bibi, c'est que les personnes douées de conscience ferment les yeux, se taisent et autorisent la décomposition de notre système de gouvernance. Parce qu'un pays sans institutions cesse pratiquement d'exister. Si ce n'était pas une attente pathétique, elle serait presque amusante.

 

Depuis près de deux ans, Netanyahu retourne chaque pierre, chaque recours pour ne pas avoir à affronter ses juges. Et cela, ce sont des faits qu'un enfant israélien de dix ans est capable d'énumérer. Et ce sont les faits qui convainquent non les slogans populistes et les rumeurs creuses.

 

Nous nous situons clairement sur la défensive, nous protégeons l'Etat de droit que Netanyahu met en grand péril. C'est un devoir, celui de chaque Israélien doté de conscience..

 

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Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers...

Certaines images font penser à des tableaux épiques d'Eugène Delacroix

 

Le moment est préoccupant. M. Netanyahu va désormais se montrer de plus en plus violent au fur et à mesure qu'il perdra pied. Au fur et à mesure que ses marins quitterons le navire et son capitaine. C'est à ce moment que l'Etat de droit et la démocratie seront le plus en danger.

 

En attendant, ce soir (samedi) est prévue à Jérusalem la plus grande manifestation depuis le début de la révolte. Israël retient son souffle s'apprêtant à dénombrer les participants. Plus de vingt mille, et cela précipiterait le déboulonnement de la statue du commandeur. Cinq mille ou moins, et le commandeur pourrait trouver un second souffle, et inventer d'autres mensonges pour essayer de rameuter des partisans. Cela ne changera cependant rien à la réalité d'un processus qui s'est mis en mouvement : nous assistons effectivement à une fin de règne, les dynamiques jouent clairement contre M. Netanyahu. Il en est conscient mais il a grillé toutes ses échappatoires. Reste la question cruciale : combien de temps durera encore son agonie politique et que restera-t-il de l'Etat d'Israël lorsqu'elle s'achèvera ?

 

 

 
By YinonSys