Iran : plus près de la guerre que d’un accord (012606/21) Version imprimable
samedi, 26 juin 2021

 

Par Stéphane Juffa

 

Hier, vendredi, le Secrétaire d'Etat américain Antony Blinken, et le ministre des Affaires Etrangères français, Jean-Yves Le Drian se sont rencontrés à Paris. A l’issue de leurs entretiens centrés sur le nucléaire iranien, ils ont donné une conférence de presse commune.

 

M. Le Drian est resté confiné dans l’approche traditionnelle de la diplomatie tricolore, articulant l’essentiel de sa démarche sur la bonne volonté des uns et des autres.

 

Le chef de la diplomatie française a en outre déclaré : "Nous attendons des autorités iraniennes qu'elles prennent les dernières décisions, sans doute difficiles, qui permettront de conclure" les négociations engagées à Vienne depuis un mois et demi.

 

Le Drian encourageant : "C'est le moment. On arrive au terme du processus, mais il y a un état d'esprit qui, je l'espère, pourra perdurer pour aboutir à un accord".

 

En fait, on n’est nulle part dans ledit processus, et l’état d’esprit n’existe malheureusement que dans la tête du ministre français.

 

A témoin, la réponse cinglante du responsable du dossier pour la Théocratie perse qui ne s’est pas faite attendre : "Ce sont les parties adverses qui doivent prendre leur décision", a déclaré Saïd Khatibzadeh, le porte-parole du ministère iranien des Affaires Etrangères dans un communiqué.

 

Comprenez que Téhéran a posé ses conditions à la conclusion d’un nouvel accord. Que faute de préserver le monde contre la mise au point par les ayatollahs de leur bombe atomique et des missiles balistiques pour la véhiculer, elles préservent cet objectif face à une éventuelle intervention des Israéliens qui ne parlent pas le bisounours.

 

Qu’attendre d’autre de la part du nouveau président perse, Ebrahim Raisi ? Un "état d’esprit" favorable de la part de celui qu’à Téhéran, au sein même de la junte cléricale au pouvoir on surnomme affectueusement "le boucher" ? Ce, en raison des centaines d’opposants que Raisi a envoyés à l’échafaud alors qu’il dirigeait jusque récemment le système judiciaire de la "République" islamique.

 

Raisi sait-il seulement ce qu’est un "état d’esprit", M Le Drian ?

 

Quoi qu’il en soit, pendant que le Secrétaire d'Etat Blinken évoque la septième reprise des négociations indirectes à Vienne – les Iraniens refusant de discuter face à face avec les Américains -, la sixième s’étant achevée sans aucun progrès dimanche dernier, Khatibzadeh précise : "Le sort de l'accord international sur le nucléaire iranien ne dépend pas d'une décision iranienne mais de la réponse que Paris et Washington apporteront aux exigences de Téhéran".

 

Si Antony Blinken s’entête à vouloir continuer les pourparlers, c’est parce que la nouvelle administration U.S. a décidé de "remettre le problème nucléaire iranien dans une boîte". Le problème principal est que les Américains le proclament à tous vents, le secrétaire d’Etat vient de le répéter hier à Paris. Il a même ajouté que "c’est dans l'intérêt national des Etats-Unis".

 

Il s’agit d’une approche stratégique obtuse à laquelle, je l’avoue, personne ne comprend rien parmi les spécialistes. Du Obama tout craché, il est vrai que Blinken - juif de parents juifs et de beau-père juif en la personne du célèbre avocat et écrivain Samuel Pisar - a effectué son apprentissage à "bonne école", occupant le poste de secrétaire d'Etat adjoint de 2015 à 2017 durant la présidence de Barack Obama.

 

Il pourrait sans doute éclaircir un autre mystère dont nous ne saisissons sans doute pas toutes les finesses, celui de la décision de l’administration Biden de retirer la quasi-totalité des troupes U.S. du Moyen-Orient, d’Arabie Saoudite aux Emirats du Golfe en passant par l’Irak et la Syrie ; sans oublier bien sûr l’Afghanistan, que les Etats-Unis offrent sur un plateau aux Talibans..

 

Le retrait est déjà très entamé.

 

On jurerait la doctrine Obama qui avait sensiblement pénalisé les intérêts américains en dehors des Etats-Unis. Retirer les boys de la région en pleine période de négociations avec Khameneï, alors que l’ensemble du monde arabe tremble devant la menace d’un Iran nucléaire, voilà une très étrange idée..

 

Washington n’aurait-il pas pu attendre que les pourparlers aboutissent ou qu’une solution alternative soit trouvée avant de retirer ses troupes ?

 

Ce qui est certain est que cette décision encourage Téhéran à se montrer intraitable à Vienne, et les pays arabes à se jeter dans les bras d’Israël afin que nous les aidions à assurer leur sécurité. En termes de business, cette décision de la Maison Blanche, assurément pas coordonnée avec nous, va nous apporter des dizaines de milliards de dollars de contrats.

 

Le nouveau ministre des Finances Avigdor (Yvet) Lieberman a annoncé qu’il ne serait pas nécessaire, en Israël, de recourir à des impôts supplémentaires afin de combler la dette du Corona. Y a-t-il une relation de cause à effet, c’est difficile de le dire car les contrat d’ordre stratégique avec les nouveaux alliés arabes sont pour la plupart secrets. Mais un ami qui fait partie de ce que l’on appelle ici l’Establishment de la Défense m’a susurré à l’oreille que l’ensemble des accords avec ces partenaires pourrait faire tripler le volume des industries et des prestataires de services sécuritaires en Israël durant les cinq prochaines années. Et ce secteur est déjà fleurissant actuellement.

 

Merci qui ? Merci Joe Biden, à moins que ce ne soit le fantôme de Barack Obama. Allez savoir..

 

Sûr que la transparence des intentions U.S. concernant l’Iran et les retraits militaires sur le terrain ne peuvent qu’encourager la Théocratie perse à se montrer la plus intransigeante possible. Antony Blinken a laissé entendre que la réussite des discussions de Vienne pourrait être rendue très problématique par la fixation de la position iranienne ; il parle même d’une annulation de la reprise des discussions.

 

Mais il ne mentionne pas de recours à la force si la posture de Khameneï, le Guide Suprême, ne s’assouplit pas. Ni même de l’approfondissement des sanctions.

 

A Téhéran, les ayatollahs se frottent les mains. On sait qu’ils exigent dans leur ultimatum aux 5+1, en signe de bonne volonté, que Washington leur remette plusieurs milliards de dollars de fonds bloqués et qu’il allège un certain nombre de sanctions, comme la levée de l’interdiction d’exporter du brut. Le tout sans engagement de la part de la junte chiite de faire aboutir les discussions.

 

Pour le moment l’administration Biden résiste mais elle donne des indices de mollissement.

 

Il est vrai que la diplomatie iranienne s’y entend pour envoyer des messages, à l’inverse diamétral des chasseurs d’"états d’esprit favorables" que l’on trouve sur les berges de la Seine et du Potomac.

 

Ainsi, l'ambassadeur de l'Iran auprès de l'AIEA, Kazem Gharibabadi, a déclaré que "l'Iran n'était pas tenu de se conformer" à la demande du chef de l'AIEA, a rapporté l'agence de presse officielle iranienne Tasnim.

 

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Kazem Gharibabadi. Ils avancent masqués..

 

La demande à laquelle l’Iran n’a pas répondu est celle que lui a envoyée Rafael Grossi, le chef de l’AIEA, qui lui demandait "s'il avait l'intention de maintenir l'arrangement actuel", qui permet à l'Agence de continuer à exercer une certaine surveillance du programme nucléaire iranien.

 

M Grossi a informé le Conseil des gouverneurs de l’AIEA de "l'importance vitale qu'il y a à poursuivre le travail nécessaire de vérification et de surveillance des activités [nucléaires] de l'Iran".

 

L’accord de raccroc qui s’est achevé avant-hier a permis à Téhéran d’éviter de donner aux inspecteurs de l’AIEA accès aux vidéos de surveillance sur ses sites nucléaires. Il s’agissait d’une entente temporaire qui prévoyait que les enregistrements seraient stockés et diffusés si un accord entre Téhéran et les 5+1 était finalement conclu.

 

L’AIEA était censée demeurer en mesure de collecter des données à partir d’autres équipements de surveillance sur les sites concernés. Sauf que le dernier rapport de l’agence a corrigé cette idée fausse et a clairement démontré que l’opposition de Téhéran était largement plus opaque que ne l’imaginaient les Occidentaux.

 

Cela explique le signal d’alarme lancé par Rafael Grossi. Ce qui l’inquiète le plus ce sont les activités en cours sur les sites qui servent à mettre au point l’arme atomique et à tester ses systèmes.

 

Sans accès à ces sites ainsi qu’à Natanz et à Fordo, là où les Iraniens enrichissent l’uranium, l’AIEA est sourde et aveugle. Et si les Iraniens choisissent qu’il en soit ainsi, c’est réellement très inquiétant.

 

Après avoir lu l’analyse récente de notre expert atomicien Jean Claude Zerbib "La marche forcée de l’Iran vers l’arme nucléaire", le doute n’est plus permis. La Théocratie a amassé des quantités très importantes de minerai dont l’enrichissement approche désormais la concentration militaire.

 

Elle fait miroiter aux grandes puissances à Vienne l’éventualité d’un nouvel accord, tout en faisant ce qu’il est nécessaire afin de bloquer totalement la négociation. Et les 5+1 ne souhaitent pas élever la voix afin de ne pas fâcher les ayatollahs. C’est réellement pathétique. L’image est surannée et surexploitée mais l’Occident répète encore et encore le coup des accords de Munich avec "M. le Chancelier Hitler". L’Europe et l’Amérique ont l’ "appeasement" qui coule dans leur veines, ils n’apprennent décidément jamais rien.

 

A commencer par le fait que les voyous, les individus comme les Etats, exploitent la faiblesse de leurs adversaires mais plient devant les forts et les convaincus.

 

Et la célèbre phrase de Winston Churchill est plus que jamais d’actualité : "Vous aviez à choisir entre la guerre et le déshonneur ; vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre".

 

Lorsque l’on a tout essayé, la guerre est parfois le seul moyen de préserver la paix. La Théocratie iranienne a résolu tous ses problèmes sur la voie de sa bombe atomique à part un : Israël.

 

Et peu importe l’identité du Premier ministre de l’Etat hébreu, il y a une constante qui demeure intangible - non mutantur nihil – (sans changer quoi que ce soit) et c’est la décision que la "République" Islamique d’Iran n’obtiendra pas l’arme absolue.

 

Israël a cessé d’attendre, elle croit certes aux miracles mais uniquement à ceux qui sont relatés dans la Bible. Elle mène une guerre de moyenne intensité et frappe chaque semaine des intérêts persans. Soit par des opérations militaires, soit pas des actions à la James Bond de ses services secrets.

 

Tout dernièrement, l’unique réacteur au plutonium, au sud de la ville de Bouchehr, a dû être arrêté pour des raisons que Téhéran n’a pas dévoilées [le 21 juin courant]. Cette semaine derechef [mercredi dernier, le 23 juin], c’est une usine qui produisait des pièces maîtresses pour les centrifugeuses dans la ville de Karaj, à une cinquantaine de kilomètres à l'ouest de Téhéran qui a été la cible d’une attaque de drones.

 

Ce site figurait sur la liste des cibles établies par Israël et transmise en 2020 au président Donald Trump et à des responsables de l'administration américaine, selon un haut responsable du Renseignement américain qui a informé le New York Times.

 

On ignore l’étendue des dégâts, même si les media officiels de la Dictature théocratique ont fait état de ces incidents. Mais la junte au pouvoir minimise toujours ses déboires. Juste après l’opération contre son principal site nucléaire à Natanz, le 12 avril dernier, elles s’efforçait de faire croire à des dommages marginaux. Alors que la presque totalité de ses centrifugeuses les plus modernes avaient été détruites.

 

Nous ne doutons pas du fait que Tsahal et le Mossad savent parfaitement ce qu’ils font, et que leur pourcentage de succès lors de leurs opérations en Iran avoisine le cent pour cent.

 

Les frappes de ce genre se multiplient. La Ména les mentionne lorsque c’est possible, mais nous pouvons affirmer que des dizaines de sites appartenant à l’infrastructure nucléaire ainsi qu’à la production des missiles balistiques ont été sérieusement endommagés.

 

De plus, Tsahal et le Khe’l ha-Yam, la Marine israélienne, mènent la vie dure aux navires de guerre iraniens, de même qu’aux pétroliers de Khameneï.

 

Si Washington ne se soucie pas de faire respecter l’interdiction des ventes de brut qu’elle a imposée à la Théocratie, nous le faisons à sa place.

 

Cela aide fortuitement les USA dans leur tentative de parvenir à un accord par les voies diplomatiques. Leurs représentants se servent de la menace israélienne en toute occasion : sur le thème, "nous, nous sommes les gentils, nous avons abandonné l’idée d’avoir recours à la force militaire. Mais les Israéliens, vous les connaissez, ils n’en font qu’à leur tête et nous avons de plus en plus de mal à les contenir. D’où votre intérêt à conclure un traité au plus vite avec nous".

 

Nous sommes d’avis à Métula que les ayatollahs saisissent parfaitement le sens de cette équation sans avoir besoin de l’aide des diplomates U.S. . Mais la Théocratie n’est pas loin du point de non-retour. Le moment où personne ne pourra l’empêcher de fabriquer la bombe atomique.

 

Pour les extrémistes du régime, cela devient de plus en plus tentant. Surtout en observant les incohérences béantes de l’administration Biden, le rafraichissement de ses relations avec Jérusalem, et le manque de détermination qui frappe les 5+1 à propos de l’Iran.

 

Il y a des responsables à Téhéran qui pensent qu’il n’y aura jamais un moment aussi propice qu’actuellement pour parvenir au but. Un but qui amènerait la pérennité à ce régime d’assassins au nom d’Allah. Car personne n’attaquerait un Iran nucléaire.

 

Dans les conditions qui prévalent, Israël se tient prête à n’importe quel moment à déclencher son offensive principale. Il s’agira simplement de passer d’une guerre de moyenne intensité à une opération d’intensité très élevée. Militairement, cela ne pose pas de grands problème à Tsahal. Ensuite il conviendra de procéder par "des frappes d’entretien", chaque fois que les ayatollahs se mettront en tête de réparer les dégâts ou de préparer une riposte contre l’Etat hébreu.

 

De plus, aucune voix critique ne s’élève jamais dans la communauté internationale après les frappes en Iran dont tout le monte sait qu’elles ont été réalisées par Israël. Ladite communauté ne préfère pas la junte théocratique au pouvoir à Téhéran à Israël. De plus, ces raids servent leur intérêt.

 

Reste que dans cette dynamique, si rien ne change, Washington et Jérusalem se trouveront immanquablement en porte-à-faux. Ce n’est qu’une question de temps avant que cela ne saute aux yeux.

 

Pour éviter cela, les plus grandes autorités sécuritaires d’Israël se succèdent aux abords du Capitole afin de convaincre les décideurs U.S. que Téhéran se moque d’eux et qu’il use de diversion à Vienne.

 

La visite du ministre de la Défense, le Général de réserve et ex-chef d’état-major Benny Gantz a été suivie par celle de l’actuel commandant en chef de Tsahal, le Général Aviv Kokhavi.

 

Ils ont été reçus par l’état-major de l’Armée américaine qui leur a prêté une oreille très attentive, de même que par les chefs du Renseignement, et les représentants de Biden.

 

Il a été décidé, d’abord, que les stocks utilisés pendant la campagne de Gaza seront rapidement remplacés par les Américains et que les armes réclamées par Tsahal seraient livrées.

 

Il a également été décidé que les "meilleurs alliés du monde" se consulteraient sérieusement et au plus haut niveau tant à propos de l’état des négociations qu’au sujet d’une éventuelle intervention israélienne. L’INTERVENTION.

 

Reste que le nœud gordien de la coopération entre les deux pays se situe à la Maison Blanche, et que les voies du Président sont impénétrables. Ce, d’autant plus que de plus en plus d’observateurs prétendent que Joe Biden n’est pas l’auteur de la politique américaine mais l’interprète.