Kurdes : Poker menteur à l’Elysée (013003/18) Version imprimable
vendredi, 30 mars 2018

 

Par Jean Tsadik

 

La France va-t-elle envoyer de nouvelles forces spéciales dans le saillant de Manbij suite à la discussion d’hier à Paris entre le Président Macron, assisté de l’Amiral Rogel et les représentants du Rojava.

 

Si c’est le cas, pourquoi en faire état, puisque, comme la Ména l’a révélé depuis longtemps, des commandos français se trouvent déjà à pied d’œuvre dans cette région du Nord syrien ?

 

Et s’il s’agit d’une force plus conséquente, comme l’a annoncé Asya Abdullah, la co-présidente du Mouvement pour une Société Démocratique, le TEV-DEM, qui gouverne le Rojava, à sa sortie de l’Elysée, cela entraîne des interrogations fondamentales pour les analystes stratégiques.

 

Asiya Abdellah a déclaré que la France allait envoyer des militaires à Manbij [carte], ville face à laquelle le Dictateur Erdogan masse des troupes ainsi que d’importants moyens guerriers, après avoir agressé et occupé la majeure partie du canton d’Afrin sans que les alliés des Kurdes ne fassent quoi que ce soit pour l’en empêcher.

 

Le Figaro et Le Parisien ont repris les déclarations des membres de la délégation kurde au pied de la lettre. Notamment lorsqu’Asiya Abdellah a affirmé hier soir, lors d’une conférence de presse, que "la coopération militaire avec la France allait être être renforcée", et que le représentant du Kurdistan syrien (Rojava) en France, Khaled Issa, précisait que "la France va renforcer son dispositif militaire".

 

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Service cartographique © Metula News Agency

Base : carte de Wikipédia

 

Un autre membre de la délégation confiait à la Ména en aparté que le Président Macron avait promis que l’envoi de ces renforts se produirait "très rapidement", et que ce contingent allait rejoindre les soldats de l’Oncle Sam, déjà installés à Manbij, une information presqu’aussitôt reprise par la quasi-totalité des media kurdes.

 

A propos de cette force expéditionnaire U.S., les officiels américains, répondant aux menaces turques relatives à une opération militaire imminente de grande envergure dans cette zone, avaient précisé "n’avoir strictement aucune intention de quitter Manbij".

 

Il existe toutefois une divergence drastique entre les propos de la délégation du Rojava et ceux de l’Elysée, à croire qu’ils n’ont pas participé à la même réunion ou que l’interprète était saoul.

 

En effet, à en croire Khaled Issa, "La France va renforcer sa présence militaire à Manbij afin de sécuriser l’ensemble des régions protégées par les Forces Démocratiques Syriennes [FDS, à forte prééminence kurde]".

 

La réplique de l’Elysée dit exactement le contraire : "Il n’est pas question d’un déploiement de troupes. La coopération militaire de la France avec les FDS vise à poursuivre la lutte contre l’Etat Islamique, elle n’est pas dirigée contre la Turquie".

 

Hum… ça se complique lorsque l’on sait qu’il n’y a pas le moindre milicien de l’Etat Islamique à Manbij ni à moins de 300km de celle-ci. Et que si Paris étoffe son dispositif à Manbij, ce ne peut donc être que pour contrecarrer les plans du Sultan d’Ankara qui se prépare à l’attaquer.

 

Pourtant, selon Adrien Jaulmes du Figaro, L'ambassadeur de France à Ankara a été chargé de transmettre la décision [française d’envoyer des troupes pour protéger Manbij] au président turc, Recep Tayyip Erdogan, ce qui ajoute encore à la confusion ambiante.

 

D’autant plus que M. Macron a aussi proposé ses services afin d’effectuer une médiation entre les Turcs et les Kurdes, et qu’Ankara y a répondu quelques minutes plus tard, de manière très peu diplomatique par ces termes : "Nous rejetons tout effort visant à promouvoir un dialogue, des contacts ou une médiation entre la Turquie et ces groupes terroristes". Erdogan, bouillonnant, a commenté ce vendredi les rumeurs en provenance de la ville des lumières en lançant à Macron : "Qui êtes-vous pour parler de médiation entre la Turquie et une organisation terroriste ?", qualifiant de surplus la France "de pays qui n’a pas encore réglé ses comptes avec son passé sale et sanglant".

 

Commentaire de l’Elysée : "La réaction d'Ankara est logique et attendue". Nous : si c’était le cas, pourquoi avoir proposé cette médiation ? Pour se voir rembarrer devant tout le monde ? Pour, dans une situation aussi explosive, prendre une initiative que l’on sait perdue d’avance ?

 

A Métula et dans beaucoup d’autres endroits du Globe, on attend avec curiosité la mise au point que devrait faire le Président Macron, le plus rapidement possible s’il veut éviter de se mettre à dos à la fois le satyre turc et la communauté kurde.

 

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Face à un sultan en quête d’empire, tenir un discours clair dont on a les moyens

 

Quoi qu’il en soit, il nous revient de préciser que d’un point de vue strictement militaire, l’envoi de forces françaises à Manbij n’a strictement rien à voir avec un pique-nique de début de printemps. Ajouter des commandos [forces spéciales] dans le Rojava n’aurait aucun effet face au genre d’opération classique que prépare le Sultan aux confins du saillant de Manbij, comme nous le rapporte notre envoyé permanent sur place Perwer Emmal. On ne s’oppose pas à des centaines de chasseur-bombardiers, autant de chars et de canons avec quelques dizaines de soldats d’élite, qui n’ont presque aucune utilité dans ce genre de confrontation.

 

A moins que l’on s’en serve comme de fusibles de dissuasion, annonçant qu’ils sont à Manbij et que toute attaque contre cette ville occasionnerait une entrée en conflit de Paris. Mais c’est précisément le genre de situation que j’éviterais fasse à un nationalo-islamiste turlusiphonné type Erdogan, qui considérerait cela comme une provocation, exactement comme si on agitait un chiffon rouge devant le museau d’un taureau tueur de la "ganaderia" de Muria.

 

Non. On ne bluffe pas dans ce genre de situations, surtout pas en exposant la vie de ses soldats comme des vifs pour la pêche au gros, et ce n’est pas l’Amiral Rogel qui me contredirait. Pour agir sérieusement, il faudrait au moins envoyer à Manbij une cinquantaine de Leclerc, autant de Rafales et un bon nombre de canons.

 

Et cela ne serait toujours pas suffisant : il serait de plus absolument nécessaire de coordonner étroitement les opérations avec les Américains, qui devraient également déployer une véritable armada dans la région, et, si possible, avec d’autres pays européens.

 

Attention aussi : ce faisant, on prendrait le risque d’entrer dans une vraie guerre, qui plus est, face à la seconde plus puissante armée de l’OTAN (au moins sur le papier). Sans parler de devoir gérer le million de Turcs vivant dans l’Hexagone, dont certains sont des partisans hystérique d’Erdogan et de ses plans de conquête musulmane de l’Europe. Et puisque l’on évoque cet aspect des choses, un conflit avec Ankara pourrait également mettre le feu aux banlieues, le Sultan se présentant tel un émir de l’islamisme, et les "jeunes" ne cherchant qu’un bon prétexte pour commencer une Intifada.

 

Pour ne rien arranger, l’unique porte-avions de la Marine française, le Charles de Gaulle, est en train de subir son deuxième arrêt technique majeur (ATM), et se trouve en cale sèche dans les bassins de Vauban, au moins jusqu’à la moitié de 2018.

 

Cela obligerait les Rafales à opérer à partir de bases fixes, des aéroports U.S. dans le Rojava, la base britannique d’Akrotiri à Chypre, voire des aéroports du Khe’l Avir, soit des solutions qui ne sont pas idéales.


Nous ne savons pas ce qui s’est réellement dit jeudi entre Emmanuel Macron et la délégation du Rojava, mais dans la situation socio-politico-économico-militaire de la France, une intervention armée en Syrie face à la Turquie nous apparaît hautement improbable, et nous croyons que les confrères du Fig et du Parisien ont sans doute surréagi en conformité avec leurs désirs.

 

Non que nous pensions qu’il ne faille pas mettre urgemment un frein au délire islamo-ottomano-expansionniste du Dictateur sanguinaire Erdogan, qui commence à menacer sérieusement l’Europe. Mais pour ce faire, il faut bien plus qu’une réunion vespérale entre le chef de l’exécutif d’une moyenne puissance européenne et les représentants des irréductibles Peshmerga que nous connaissons bien, mais qui sont démunis face aux moyens dont disposent leurs adversaires, qu’ils se sont procurés en Europe, aux Etats-Unis et en Israël en échange de liasses de billets verts.

 

Attention, pour finir, à ces politiciens qui croient que la parole n’a pas d’importance, et qui se permettent d’être d’accord avec le dernier interlocuteur qu’ils rencontrent, lui faisant des promesses qu’ils ne sauraient tenir, en mélangeant allègrement l’art de la rhétorique et la rigidité des contingences stratégiques.