L’affaire A-Dura : Conclusion dramatique (012510/04) Version imprimable
mercredi, 21 février 2018

 

Par Stéphane Juffa

 

Rappel des faits

Suite à une recherche de trois ans, en plus de 150 enquêtes, interviews et analyses consacrées au reportage de FR2 du 30 septembre 2000 au carrefour de Netzarim, dans la bande de Gaza, la Ména a publié une longue série d’articles mettant en évidence les éléments suivants :

 

  • Le reportage d’information réalisé par Talal Abou-Rahma et Charles Enderlin, affirmant l’assassinat d’un enfant palestinien par des militaires israéliens et diffusé gratuitement par la chaîne du service public français dans le monde entier est une grossière mise en scène participant à un effort de démonisation d’Israël et de son armée. Les soldats accusés par le commentaire du correspondant permanent de FR2 à Jérusalem n’ont non seulement pas tiré le moindre projectile en direction de l’adulte Jamal A-Dura et de l’enfant qui l’accompagnait, encore ignoraient-ils jusqu’à leur présence sur les lieux.

    L’authenticité supposée du reportage et défendue jusqu’à maintenant par la direction de la chaîne reposait sur le témoignage unique de son reporter Talal Abou-Rahma et principalement, sur la déclaration écrite déposée et ratifiée par ce dernier, le 3 octobre 2000, devant l’avocat du Centre Palestinien pour les Droits de l’Homme (PCHR), Maître Raji Sourani à Gaza. Dans cette déclaration, publiée en entier, croquis des événements à l’appui, sur le site du Centre, Abou-Rahma (
    accéder à la déclaration) déclare notamment :

  • (Traduit de l’anglais) "Je, soussigné, Talal Hassan Abou Rahma, résident de la bande de Gaza et détenteur de la Carte d’Identité no. 959852849, livre ma déclaration sous serment et après avoir reçu les avertissements légaux d’usage et l’assurance du choix de mes propos par Maître Raji Sourani, au sujet du meurtre de Mohammed Jamal al-Durrah et des blessures infligées à son père Jamal al-Durrah, les deux pris sous le feu des Forces Israéliennes d’Occupation (…)

    Ensuite j’ai braqué ma caméra sur l’enfant Mohammed Jamal al-Durrah qui avait été atteint à sa jambe droite. Son père tentait de calmer, de protéger et de couvrir son fils à l’aide de ses mains et de son corps. Parfois, le père Jamal levait ses mains pour demander de l’aide. Des autres détails de l’incident sont tels qu’ils apparaissent sur le film. J’ai passé environ 27 minutes à filmer l’incident qui a duré 45 minutes. (…)

 

« La Metula News Agency, confirmant en ceci les conclusions de la commission d’enquête nommée par le commandant du front sud de l’armée israélienne, sous la conduite du physicien Nahum Shahaf, a de tout temps affirmé que la déclaration d’Abou-Rahma était constitutive d’un faux témoignage et que ces 27 minutes de film de l’incident, à savoir le documents filmé montrant des militaires israéliens tirant en direction de Jamal A-Dura et aboutissant au décès de l’ »enfant" n’existaient pas.

 

Jusqu’au vendredi 22 octobre dernier, les nombreux appels officiels effectués par notre agence en direction de FR2 afin de visionner les 27’ minutes des rushes d’Abou-Rahma, ainsi que nos propositions répétées de confronter nos matériels respectifs s’étaient heurtés à une fin de non-recevoir.

 

De plus, notre agence, forte des conclusions de son enquête, n’a cessé d’affirmer que les nombreuses déclarations de Charles Enderlin, faisant état de l’existence sur ces rushes d’images montrant l’agonie de l’enfant, que le correspondant permanent de France 2 aurait coupées afin d’épargner les téléspectateurs, procédaient d’une construction mensongère, servant le propos de donner une allure d’authenticité à un événement fictif qu’il a contribué à transformer en événement réputé réel.

 

On retrouve l’un des échantillons de cette déclaration d’Enderlin sur le no. 2650 page 10 de la publication Télérama, en sa livraison du 25 octobre 2000 :

 

  • « J’ai coupé l’agonie de l’enfant. C’était trop insupportable. L’histoire a été racontée, l’information donnée, ça n’aurait rien rajouté. »

 

Cette contrevérité venait surseoir à l’absence d’images montrant le moment où l’enfant était atteint par de prétendus projectiles israéliens, qui manquent - et pour cause - sur la fiction tournée par Talal Abou-Rahma. Enderlin y fait allusion sur le même numéro de Télérama :

 

  • « Quant au moment où l’enfant reçoit les balles, il n’a même pas été filmé ».

 

Structurellement, la thèse de l’assassinat de l’enfant par les soldats israéliens n’étant pas supportée par les images, toute la mise en scène étant basée sur une suggestion des faits proposée par le commentaire, la possession des images de l’agonie par Enderlin et partant, le département juridique de France 2, devenait l’autre élément clé, quoique invisible, garant de la véridicité de l’acte monstrueux attribué aux Israéliens. Encore eût-il fallu que ces images existassent…

 

Vendredi 22 octobre, l’abcès éclate

Dans des circonstances qu’il est encore trop tôt pour relater mais qui résultent de présentations des évidences recueillies par la Ména et résumées sur le film que nous avons consacré à l’affaire, le PDG de France Télévision, Marc Tessier, a invité Madame Arlette Chabot, directrice de l’information de France 2, à présenter les 27 minutes de rushes en possession de France 2 à Luc Rosenzweig, ancien journaliste au « Monde », collaborateur de la Ména et chroniqueur à RCJ, une des radios juives de Paris.

 

Rendez-vous avait été fixé à 15 heures. Rosenzweig s’était fait accompagner pour l’occasion de deux éminents responsables de médias français, qui, tout en étant très intéressés par cette affaire ne tiennent pas, pour l’instant, à apparaître dans le débat public qu’elle suscite. L’un est un ancien grand reporter de France 2, lauréat du Prix Albert Londres, le second est un éditorialiste unanimement respecté sur la place de Paris.

 

Rencontre à l’accueil avec Arlette Chabot, accolades cordiales. La petite troupe se rend ensuite dans le bureau de l’hôte près du sommet de l’immeuble de FR2, d’où on a une vue imprenable sur la Seine, selon l’image consacrée mais toujours aussi belle. Les attendent Didier Epelbaum, conseiller à la présidence de la chaîne, ex du département francophone de Kol Israël et ancien médiateur pour FR2 ; il tient un épais dossier intitulé « Qui a tué Mohammed Al-Dura ? », ainsi qu’un représentant du département juridique de la section « analyse des images ».

 

L’ambiance est nettement plus tendue. Epelbaum demande : « On discute d’abord ? »

Ce à quoi, Luc Rosenzweig répond : « Nous sommes venus voir les 27 minutes de rushes montrant les soldats israéliens tirant sur l’enfant que cite Talal Abou-Rahma dans sa déposition assermentée … »

 

Le représentant du département juridique interrompt notre confrère : « Ca ne vous apprendra pas grand-chose ! »

 

C’est évidemment ce que nous craignions… d’autant plus que Didier Epelbaum poursuit immédiatement d’un argument éminemment surprenant : « Tu sais bien que Talal est revenu sur son témoignage, qu’il s’est rétracté. Il avait agi sous la pression, il a été pris au dépourvu… »

Pris au dépourvu ? Trois jours après les faits, dans l’étude confortable d’un avocat ? Abou Rahma est bien l’auteur d’un faux témoignage, le suspens n’aura pas duré longtemps. C’est en même temps la fin de l’enquête. Avec la rétractation de l’unique témoin de France 2 sur l’assassinat de Mohammed A-Dura, il ne reste rien de cette affaire, à peine un bout de mauvaise fiction qui ne vaut dès lors plus un kopek.

 

Mais non, les trois grands journalistes « ne savent pas » que le reporter palestinien de la chaîne publique s’est rétracté, personne au monde n’est d’ailleurs au courant, FR2 ayant dissimulé cette information cruciale. France 2, qui dispose des fameux rushes depuis quatre ans et qui sait, elle, que les 27 minutes sur l’incident, preuves uniques du crime presque rituel d’Israël, n’ont jamais existé.

 

Et la tévé publique s’est tue, laissant l’imposture qu’elle a diffusée, devenue le symbole incontestable de la révolte des Palestiniens contre les barbares juifs, déferler sur le monde, à vêler des rues Mohammed A-Dura comme s’il en pleuvait, des timbres postes, des livres d’enseignement de la haine, des guides au shahydat. A engendrer de la violence, beaucoup de violence, des lynchages par vengeance, comme un peu plus tard à Ramallah, des émeutes meurtrières, dès le premier octobre. 12 morts. Et surtout, ce faux a creusé un fossé de haine insurmontable entre Israéliens et Palestiniens mais aussi entre Juifs et Arabes, qui condamne pour de longues années tout espoir de réconciliation.

 

L’air est devenu chaud, dans le bureau de Chabot, qui ne prend pas parti, mais dont la poker face légendaire a tendance à se lézarder. Et Epelbaum, l’architecte de la charte éthique de l’antenne [accéder à la charte], vient juste de fouler aux pieds des provisions par dizaines dans la section 2.4 traitant de l’Honnêteté et du Pluralisme. Je viens de la relire, avant d’écrire ce papier et je ne décolle pas du sous-chapitre « 2.4.1.8. Approfondissement et suivi de l’information » :

 

  • Lorsque des événements dont il a été rendu compte à l’antenne connaissent des développements qui changent ou contredisent certains éléments fournis précédemment à l’antenne, il importe d’y revenir. (…)

 

Pareille schizophrénie est-elle même concevable ?

 

Les gens de la chaîne apprennent aux journalistes qu’Abou-Rahma est à Paris pour y suivre un traitement. Aussitôt, les trois grands témoins proposent de le rencontrer. Par trois fois. Par trois fois, les autres feignent de ne rien avoir entendu. Epelbaum prend Rosenzweig en aparté et lui souffle : « Tu sais, il ne parle pas français et il parle très mal l’anglais, vous ne parviendrez pas à vous comprendre ! » L’éditorialiste qui a entendu cet étrange chuchotement propose de payer les services d’un traducteur arabe.

 

Silence et blêmissements. Moi je me souviens avoir entendu Talal Hassan Abou Rahma s’exprimer dans un très bon anglais, en direct sur CNN durant dix minutes, à l’occasion de l’élimination du docteur Rantissi. On ne peut donc guère tomber beaucoup plus bas dans les manières d’arracheurs de dents d’Epelbaum.

 

Ils regardent quand même les 27 minutes et, bien entendu, elles ne contiennent pas la moindre image de l’incident qui n’ait été déjà diffusée par FR2 et sur le film de la Ména. Pas une. Pas la moindre image du plus lilliputien des soldats de Tsahal. Pas d’autre image de Jamal, de l’enfant mais deux interviews, sans relation directe avec l’incident et des images de bagarres entre soldats et manifestants. A quelques reprises, sur les rushes d’Abou-Rahma, des enfants qui feignent d’être atteints par des Israéliens, ce qui fait s’exclamer Epelbaum : « Tu vois, ils font toujours ça ces gamins ».

 

Je rêve !

 

Les journalistes remarquent juste un autre mensonge d’Endelin, qui avait affirmé avoir remis des rushes intacts aux autorités israéliennes. Vendredi, ils ont vu l’enfant qui bougeait après avoir été tué sur le coup par les Israéliens. Sur le reportage diffusé par France 2, ces images avaient été remplacées par des stills, pour donner l’impression que l’acteur incarnant Mohammed A-Dura était bien mort. Dans le contexte, cette autre mystification, pourtant cruciale en d’autres circonstances, prend soudain des allures de broutille.

 

Luc parle des scènes « insupportables » pour les téléspectateurs. Les scènes d’agonie ?

Re-silence et re-blêmissements. Il n’y a, dans ces rushes aucune image que l’on pourrait, même avec l’esprit le plus grand ouvert, considérer comme une scène d’agonie, rien qui ne soit en aucune manière plus insupportable que ce que France 2 a déjà montré.

 

Pas encore conscient du fait que son bunker est déjà tombé, Didier Epelbaum demande si les journalistes disposent de preuves tangibles de ce qu’il s’agit d’une imposture. Il ne saisit pas qu’avec un témoin unique pris en flag de faux témoignage et un reporter vedette, en flag de mensonges, l’hypothèse de la mort de Mohammed A-Dura, le 30 septembre 2000 à Netzarim, n’a même plus besoin d’être critiquée. Elle n’existe plus. Mais Rosenzweig, dans un coup d’éclat à la Colombo, sort de sa veste une clé de mémoire USB et la branche dans l’ordinateur du bureau. Apparaît l’image du petit garçon décédé le même jour à l’hôpital Shifa de Gaza et que les auteurs de l’imposture ont voulu faire passer pour Mohammed. « Il semble » annonce très posément l’homme de Haute Savoie, « qu’il y ait un petit problème ; que le visage de ce cadavre ne soit pas exactement le même que celui que l’on distingue sur votre film ».

 

C’est presque le K.O. Arlette Chabot envisage soudain l’hypothèse étrange que les hommes de France 2 « auraient pu être bernés ». Elle suggère de faire effectuer la comparaison des visages par la police scientifique.

 

Pourquoi pas ? A Métula, nous avons déjà procédé à l’opération : Les deux enfants n’ont pas du tout le même âge et les traces de blessures sur le cadavre ne correspondent en rien à celles qui ont été annoncées pour Mohammed A-Dura…

 

Conclusion, certes, mais il manque l’épilogue

A partir de ce soir, l’affaire A-Dura, en temps que péripétie factuelle de l’Intifada n’existe plus. Enderlin pourrait certes persister sur sa ligne défense, à claironner que des officiers de l’armée israélienne sont eux-mêmes tombés dans son panneau - ce qui est rigoureusement exact - ou que « s’il s’agissait d’une imposture, l’Etat d’Israël lui aurait certainement intenté un procès », il agiterait des avatars sans aucune signification causale dans l’analyse objective de l’affaire. Qui plus est, et avant même de connaître des révélations de France 2, le gouvernement d’Israël, par les voix du directeur de l’office gouvernemental de presse (GPO) Daniel Seaman et celle du conseiller et porte-parole du Premier ministre, Ra’anan Gissin, avait déjà fait savoir publiquement que le reportage de la chaîne publique française procédait de l’imposture médiatique et qu’ils avaient adopté toutes les conclusions de la Commission Shahaf et celles de la Ména. Seaman nous a communiqué, qu’à l’issue d’une longue réunion au Ministère de la Justice, il a été décidé qu’il ne seyait pas au gouvernement d’un Etat démocratique de traîner en justice les correspondants agréés d’un média étranger. Il a aussi été décidé que cette décision n’altérait ni n’édulcorait en aucune façon la teneur des déclarations de Seaman et de Gissin. Et qui sait, suite aux révélations cinglantes contenues dans cet article, il se pourrait même que l’Etat d’Israël revisite ses principes ?

 

L’hypothèse de l’assassinat de Mohammed A-Dura par des soldats israéliens vient donc d’être déconstruite, jusqu’à obliger son diffuseur, FR2, à admettre ses carences. Mais la fin dramatique de cette tromperie fait immédiatement place à une foule de questions ayant trait au danger d’ingérence des médias dans un conflit étranger. France 2 a floué ses téléspectateurs durant quatre longues années, en cachant que les rushes qu’elle détenait ne montraient pas des soldats juifs en train d’assassiner un petit arabe. Elle a ainsi largement participé à ressusciter l’intolérable rumeur moyenâgeuse associant aux Israélites des caractères ataviques d’origine satanique. Car il faut être sacrément dérangé, exempt d’humanité, pour choisir un enfant parmi une foule nombreuse et de le prendre pour cible durant quarante-cinq minutes jusqu’à parvenir à lui enlever la vie.

 

La tromperie médiatique confectionnée par Abou-Rahma et Enderlin a pourtant fonctionné au-delà des espérances de ses auteurs. Si bien qu’aujourd’hui, et depuis l’assassinat de Mohammed, l’image construite de la prétendue férocité des Israéliens nous colle à la peau et qu’elle a pratiquement terminé de persuader la plus grande partie de l’opinion francophone. La tâche de réparation échoyant à France Télévision est colossale. Elle commence dès demain par l’exercice d’un travail d’explication envers les téléspectateurs et les victimes, de reconnaissance sans compromis des faits et par une remise en cause fondamentale des méthodes et des hommes ayant donné lieu à la plus grande et surtout la plus grave imposture de l’histoire de l’audiovisuel. Et puis, la raison ne souffre pas que les complices de cette incitation colossale à la haine ethnique, après avoir corrompu l’ensemble de notre déontologie, puissent continuer à prétendre renseigner la France sur les événements du conflit israélo-arabe, ni d’ailleurs qu’ils continuent à exercer une activité médiatique quelle qu’elle fut. Tout comme la raison ne permet pas d’imaginer qu’on pourrait leur laisser les prix professionnels qu’ils ont gagnés par la confection de leur crime.

Inutile d’écrire qu’à la Ména, nous suivrons l’évolution des choses d’un œil particulièrement ouvert.