L’article le plus bête de 2016 (info # 010709/16) Version imprimable
mercredi, 07 septembre 2016

 

Par Ilan Tsadik

 

Avec AFP

 

Votre serviteur est tombé sur l’article le plus stupide publié dans la presse internationale en 2016, à moins que ce ne soit depuis le début du XXIème siècle. Mais je ne peux l’affirmer, n’ayant pas eu le temps matériel de relire tout ce qui s’est écrit depuis l’an 2 000.

 

Le chef-d’œuvre est à mettre au crédit de l’agence semi-étatique française AFP, reproduit et parfois augmenté par ses perroquets habituels, soit pratiquement l’ensemble des media francophones mainstream. "Augmenté", car certains journaux et agences, à l’instar du Figaro et du Monde, pour justifier de leur "différence", ont partiellement re-rédigé la dépêche à leur sauce, en prenant le plus grand soin de ne rien altérer de l’information proposée par la centrale française.  

 

Je reproduis d’abord le nectar de ce fleuron du journalisme, version Le Monde, en abandonnant la seconde partie du câblogramme, qui n’a rien à voir avec mon analyse :

 

            "La Turquie assure avoir chassé l’Etat islamique de la frontière syrienne

Le Monde.fr avec AFP | 04.09.2016 à 20h56 • Mis à jour le 05.09.2016 à 09h59

 

Le premier ministre turc, Binali Yildirim, a annoncé, dimanche 4 septembre, que la frontière turco-syrienne avait été totalement sécurisée après que les forces turques et les rebelles syriens soutenus par Ankara ont chassé l’organisation Etat islamique (EI) des dernières zones qu’elle contrôlait. « Depuis Azaz jusqu’à Djarabulus, notre [bande frontalière] (sic) de 91  kilomètres a été totalement sécurisée », a assuré M. Yildirim lors d’un discours télévisé.

 

Un peu plus tôt, l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH) avait affirmé que l’EI avait perdu ses dernières positions sur la frontière turco-syrienne. « L’EI n’a plus de contact avec le monde extérieur après avoir perdu les derniers villages frontaliers entre la rivière Sajour et [la localité] d’Al-Raï1 », a indiqué l’Observatoire.

 

« Les rebelles et les factions islamistes soutenus par les chars et l’aviation turcs » se sont emparés de plusieurs villages frontaliers « après que l’EI s’est retiré, mettant fin à sa présence (…) sur la frontière », avait encore précisé l’OSDH.

 

Les milices kurdes également visées

La perte de cette zone frontalière prive l’EI de points de passage pour ses recrues et pour son approvisionnement depuis la Turquie, même si l’organisation djihadiste sunnite contrôle encore de larges pans de territoires en Syrie et en Irak.

 

La Turquie a lancé, le 24 août, l’opération militaire « Bouclier de l’Euphrate » dans le nord de la Syrie, affirmant viser tant l’EI que les milices kurdes qui ont eux-mêmes (sic) joué un rôle majeur pour chasser les djihadistes d’une grande partie de la frontière.

 

[…]".

 

Je n’ai rien à redire au sujet de la déclaration du premier ministre turc (premier paragraphe), à part que beaucoup de choses résident dans l’interprétation que l’on fait de la phrase "notre bande frontalière de 91 kilomètres a été totalement sécurisée". Familiers de la politique menée par le régime de M. Erdogan, nous ne doutons pas un instant que la signification que lui donnait Binali Yildirim était : la Turquie s’est assurée de conserver un vaste corridor communicant avec DAESH, et, partant, de la survie de DAESH, et surtout, elle s’est assurée d’empêcher la formation d’une entité kurde continue sur sa frontière internationale. Cela, l’AFP et ses copie-colleurs ne l’ont pas discerné, mais on ne peut pas leur reprocher de ne pas comprendre la géopolitique moyen-orientale.

 

C’est en progressant dans la suite de l’article que l’on tombe véritablement dans l’abîme, quand AFP-Le Monde choisissent de citer l’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme, lorsque celui-ci prétend que "L’EI [DAESH] n’a plus de contact avec le monde extérieur après avoir perdu les derniers villages frontaliers entre la rivière Sajour et [la localité] d’Al-Raï1".

 

Ce choix est conforté par les confrères français, qui affirment à leur tour : "La perte de cette zone frontalière prive l’EI de points de passage pour ses recrues et pour son approvisionnement depuis la Turquie".

 

Sans nous mêler de la logique inhérente à l’article – d’y ajouter notre grain de sel -, nous prenons simplement bonne note du fait qu’avant l’opération "Bouclier de l’Euphrate", c’est-à-dire avant le 24 août dernier, la totalité des fournitures de l’Etat Islamique-DAESH en hommes et en matériel transitait par la Turquie. Les armes et les documents saisis sur les miliciens de l’organisation tués ou faits prisonniers confirment par ailleurs cette affirmation sans l’ombre d’un doute sensé.

 

Nous avons donc demandé à notre service cartographique de dresser la carte de la frontière syro-turque telle qu’elle apparaissait avant Bouclier de l’Euphrate. On y distingue, en vert, des deux côtés de la frontière internationale, les territoires entièrement contrôlés par Ankara et par son armée, en vert foncé, la frontière de facto de l’Empire ottoman en Syrie, et trois triangles bleus figurant les points de passage qui permettaient à DAESH de se ravitailler auprès d’Erdogan.

 

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Ca, c’était "avant", quand la Turquie et DAESH avaient une frontière commune

 

Maintenant tout a changé, à en croire AFP-Le Monde, comme on le constate aisément en consultant la nouvelle situation qui prévaut après le 4 septembre, depuis que le Califat Islamique a perdu tout "contact avec le monde extérieur". Des contacts qui, rappelons-le, quitte à verser dans le théâtre de l’absurde, passaient exclusivement par… la Turquie.

 

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Ca, c’est maintenant : le contact géographique Turquie-DAESH est plus

étendu qu’il ne l’a jamais été et la coalition anti-DAESH a été neutralisée

par des moyens politiques

 

A force de réécrire au quotidien la réalité du monde, à la guise du Quai d’Orsay et de l’intelligentsia française, sous la férule de l’Agence France Presse qui ne cesse de donner le ton, et de tous les media qui dansent sur sa musique, sur ce coup, ils sont tous passés ensemble à la trappe réservée aux cancres.

 

Car la Turquie contrôlait déjà les échanges avec DAESH avant Bouclier de l’Euphrate, et ce contrôle était même plus aisé qu’aujourd’hui, puisqu’il s’exerçait à partir d’une frontière internationale renforcée par une clôture quasi ininterrompue et supervisée à partir de positions militaires établies depuis des décennies. Si Erdogan avait voulu étrangler l’EI, il n’aurait pas même eu besoin de tirer un seul coup de fusil, il lui aurait suffi de fermer ses points de passage.

 

En fait, pour vaincre l’Etat Islamique, il fallait impérativement le couper hermétiquement de la Turquie ; c’était l’objectif de la vaste offensive lancée le 31 mai par la coalition anti-DAESH qui réunissait les forces kurdes des YPG au sol, secondées par des militaires d’élite britanniques, français, allemands et américains sur Terre et dans les airs. On distingue d’ailleurs clairement les effets de cette offensive dans la région de Manbij sur les cartes ; le but consistait à réunir les cantons kurdes de Kobané et d’Afrin afin d’étouffer DAESH en le coupant de la Turquie afin de l’anéantir par la suite.

 

Mais au nez et à la barbe des Armées occidentales, pour une raison qui échappe aux états-majors, l’Administration Obama, suivie en cela par ses alliés occidentaux, a soudain décidé d’autoriser Erdogan à lancer Bouclier de l’Euphrate et à abandonner le projet de détruire l’Etat Islamique.

 

Ces considérations d’ordre stratégique sont sans doute insaisissables pour les confrères tricolores, ou peut-être le Quai a-t-il demandé à ses supplétifs médiatiques de noyer le poisson afin d’empêcher les mauvaises langues – elles sont rares dans l’Hexagone mais pas inexistantes – de poser les deux questions qui dérangeraient le gouvernement : que fait désormais l’Armée française en Syrie et où en est la campagne contre DAESH, l’auteur du massacre du Bataclan ?

 

Quoi qu’il en soit, l’AFP prend vraiment ses clients et le public pour des andouilles et s’est ridiculisée en cette occurrence.

 

Quant au fait de savoir pourquoi DAESH s’est retiré sans combattre de Jarabulus et des villages qu’il occupait, "mettant fin à sa présence (…) sur la frontière", lui qui a toujours vendu chèrement sa peau, on s’en souvient notamment à Manbij et à Kobané, n’hésitant pas à lancer des terroristes-kamikazes à l’assaut pour conserver chaque mètre de terrain islamisé, la réponse va de soi.

 

Les miliciens islamistes ne vont tout de même pas combattre les Turcs qui viennent leur sauver la mise, assurant leur approvisionnement et leur survie. Bouclier de l’Euphrate est, sans le moindre doute raisonnable, la bataille qui a fait le moins de victimes dans les rangs du Califat et même de toute la sanglante Guerre Civile Syrienne qui dure depuis cinq ans ; on se demande même s’il y a eu des morts parmi ses combattants car on n’en a pas vus.

 

Mais au fond, pour quelle raison se battrait-on entre musulmans, sunnites et islamistes ? Et puisqu’il y a des gringos d’infidèles qui croient tout ce qu’ils leur racontent et qui devancent même leurs histoires les plus incroyables, quitte à humilier toute une profession. Alors pourquoi se gêner ?

 

 

 

Note :

 

1L’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme (SOHR) n’est pas beaucoup plus brillant que ses confrères français puisque qu’il n’existe aucun village "entre la rivière Sajour et [la localité] d’Al-Raï", pour la raison assez simple que la rivière Sajour traverse Al Raï.