L’Etat d’urgence (suite et fin)(012905/20) Version imprimable
vendredi, 29 mai 2020

 

Par Stéphane Juffa

           

Les orthodoxes antisionistes votent Bibi pour les raisons que nous venons de démontrer, et qui font pencher la balance en sa faveur en lui procurant une quasi-égalité en nombre de sièges de députés après le décompte des blocs. Les deux partis intégristes non-sionistes fournissent à Netanyahu 16 sièges sur les 73 que compte son bloc. Même après l’apport de Résilience, la formation de Benny Gantz, sans les orthodoxes, Netanyahu se trouverait dans l’opposition.

 

Reste qu’au regard des résultats bruts des trois dernières élections, uniquement motivées par sa volonté d’obtenir l’immunité qui lui aurait permis d’échapper à la justice, Netanyahu ne jouissait pas de la majorité requise pour former un gouvernement. Il a alors ajouté un quatrième temps à sa manipulation : le mythe de la "majorité juive" ou "bloc national". Un bloc national qui repose sur les voix d’un million d’orthodoxes anti-Etat d’Israël !

 

La démocratie exigeait que l’on ne puisse pas faire le compte des sionistes mais uniquement celui des Israéliens. Cela découle du concept même de l’Etat moderne et démocratique. A ce titre, il existait l’option qui consistait à intégrer les Israéliens-arabes, qui ne sont pas non plus sionistes, voire antisionistes, dans le jeu politique national. Les alternatives voulaient soit qu’on en exclût tous les non-sionistes, soit qu’on les accepte tous, ce qui aurait été conforme à l’approche "israélienne" de la nationalité.

 

La malversation fortement entachée de racisme choisie par Bibi a consisté à faire passer les orthodoxes antisionistes pour des sionistes, et à exclure les Arabes antisionistes à priori de toute coalition gouvernementale.

 

Cela a été rendu possible grâce au fait que la quasi-totalité des Israéliens, des socialistes aux traditionalistes conservateurs, n’ont jamais mis les pieds à Bnei Brak ou à Méa Shéarim, et s’ils l’ont fait, c’est uniquement pour traverser ces quartiers en vitesse, sans s’attarder. Pourtant, en valeur absolue, les Israéliens sionistes se situent à équidistance des Arabes et des intégristes. Ceux-là mêmes qui dansent et qui chantent quand la sirène retentit le Jour du Souvenir, et que nous pleurons les soldats morts pour qu’Israël existe. Pour qu’ils existent aussi. Reste que, pour la majorité des Israéliens, les orthodoxes antisionistes ne constituent que quelques centaines de dégénérés de la secte des Natureï Karta ou des "extrémistes" de la "mouvance Jérusalem". C’est du moins la fable urbaine que cultive Netanyahu, et qui lui permet de se maintenir au pouvoir.

 

Vidéo : la "poignée" de dégénérés et d’ "extrémistes" accueillant le rabbin Zalman Teitelbaum, le chef de la Hassidout de Satmar, à Jérusalem, le 19 novembre dernier, afin de fêter la grande haine du sionisme. Zalman Teitelbaum avait refusé de participer à ce rassemblement s’il était sécurisé par le moindre policier israélien. Aucun responsable du Hamas n’a jamais prononcé de mots aussi extrêmes pour annoncer la fin de notre pays. Une seule cour hassidique a refusé de prendre part à cet évènement. A cette occasion, le rabbin américain a distribué des dizaines de millions de dollars aux associations orthodoxes qui s’opposent à l’existence de l’Etat hébreu. Ce sont les électeurs du "bloc sioniste" de M. Netanyahu, ceux qui lui permettent de se maintenir au pouvoir : https://youtu.be/vVYan0JgjYA

 

La différence entre les Première et Seconde Israël est lourde de conséquences pour le ciment social, et il s’agit de quelque chose de très difficile à énoncer et dont on ne parle pas souvent non plus : pour les Israéliens de la Première Israël, notre pays est la continuation de l’histoire du peuple juif et son évolution naturelle. Ceux de la Seconde sont des Juifs de nationalité israélienne.

 

C’est assez cocasse quand on sait que la Torah est centralement le récit des pérégrinations du peuple d’Israël, qu’il y est sans cesse question des Israéliens et de leur nation mais nulle part, jamais, de la Halakha, des Juifs et des rabbins. Mais c’est une note de marge.

 

Dans ce pays recréé par le socialisme et par les révisionnistes (droite) de la lignée de Zeev Jabotinsky, tous appartenant au premier groupe, on a provoqué une vraie révolution au début du XXème siècle, la révolution sioniste, qui visait à créer un nouvel homme juif. Celui qui continuait l’ancien mais qui différait de lui en presque tout.

 

On a créé un Etat, une culture israélienne, un folklore, on a ressuscité une langue qui n’avait plus été parlée depuis au moins deux mille ans, et dans laquelle on envoie désormais des engins sur la lune.

 

On a surtout créé une grande puissance scientifique, qui produit des armes capables d’intercepter des obus en vol et des missiles dans l’espace. On se trouve en première ligne dans le domaine de la biotechnologie et parmi les quinze pays qui déposent le plus de brevets par année en valeur absolue. On développe un grand nombre des microprocesseurs de la Planète, et il ne se trouve pas un ordinateur ou un téléphone portable qui ne contiennent de composants créés par l’homo israelis.

 

Mais nous avons également développé des institutions originales, une police, une armée, un espace médiatique et un système juridique qui sont ceux d’un Etat de droit moderne, et qui sont aujourd’hui contestés par la Seconde Israël. Sous l’impulsion d’un individu que les instances du pays accusent d’avoir contrevenu à leurs règles et qui leur a déclaré la guerre.

 

A ce propos, il y a vingt jours, j’ai suivi quatorze heures de débats à la Cour Suprême, dirigés par onze juges qui avaient à décider si un homme politique inculpé (Bibi) avait le droit de former un gouvernement, et si l'accord de partage du pouvoir entre Binyamin Netanyahu et Benny Gantz,- qui implique la légifération de nouvelles lois - était légal.

 

J’ai suivi les plaidoiries de tous les avocats deux jours durant, et je suis en mesure de témoigner que la tenue de ces audiences marathons était exceptionnellement élevée, efficace, neutre, professionnelle et respectable. Les juges ont répondu oui aux deux questions et à l’unanimité. Non pas en interrogeant leur conviction profonde, car ce n’est pas la fonction des juges de la Cour Suprême, mais en observant que les deux actes politiques qui leur étaient soumis étaient en conformité avec les lois en vigueur. Ils ont pris les seules décisions possibles, et cela aurait largement dû suffire à faire taire ceux qui entendent réduire le rayonnement de ce tribunal, à commencer par Binyamin Netanyahu et ses ministres bibistes, qui veulent priver le pays de l’un des plus précieux garants des droits individuels de ses habitants. Le fleuron des réalisations de la Première Israël.

                                

Si Bibi est condamné au tribunal de district et s’il fait appel, ce seront ces juges qui auront à trancher.

 

Depuis dimanche et les propos de Netanyahu au tribunal, les officiers de la Police judiciaire sont en révolte semi-ouverte. Particulièrement ceux de la branche Lahav 433, l’entité de la Police israélienne qui traite les affaires d’intérêt national, financières et de corruption. Le chiffre 33 de leur intitulé se réfère à l’unité d’élite des Gédéonites, des "Mistaravim", les forces spécifiquement formées à se fondre dans la population arabe afin d’opérer en territoire ennemi. Leur légende a donné naissance à la série TV Fauda, qui fait un malheur sur l’ensemble du Globe, y compris dans des pays arabes.

 

Les policiers, à l’instar des magistrats, sont tenus au devoir de réserve et ne sont normalement pas habilités à répondre aux accusations dont ils sont l’objet. Mais ceux de Lahav fulminent, ce sont eux qui ont mené les interrogatoires de Bibi qui ont conduit à ses inculpations. Selon le Premier ministre, ils auraient recouru au chantage et aux menaces de représailles personnelles pour obtenir des témoignages à charge et que des ex-proches collaborateurs du chef de l’exécutif acceptent de témoigner contre lui.

 

Si ces accusations sont mensongères, elles sont aussi ordurières. Mais plus encore, sans le travail de Lahav 433 Israël est ingouvernable et devient une organisation mafieuse sans foi ni loi.

 

Et les gens de cette organisation se targuent d’être de bons policiers, indépendants et justes, et surtout de servir Israël, souvent au péril de leurs vies. Non seulement trois ou quatre de leurs chefs, qui se sont ouverts à des confrères sans réellement dissimuler leur identité, nient les accusations de Netanyahu avec dégoût, mais ils insistent, de plus, sur le fait qu’ils l’ont interrogé de façon extrêmement courtoise, acceptant de le rencontrer chez lui et non dans leurs bureaux, et adaptant leur emploi du temps à celui du Premier ministre.

 

En s’attaquant à Lahav de la sorte, Netanyahu est en train de détruire l’Etat de droit à la pelle mécanique. Pour les "remercier" du travail qu’ils ont réalisé, il a récemment nommé Amir Ohana, un actionnaire principal dans son entreprise de démolition, au ministère chargé de la Police (ministre de la Sécurité Intérieure). Ohana est encore plus virulent que son maître dans ses attaques contre la Maréchaussée et pour accuser les instances publiques de mener un coup d’Etat pour évincer Bibi du pouvoir.

 

En véritable bourreau itinérant des institutions chargées du respect de la loi et de la justice, Ohana avait été nommé au poste de ministre de la Justice par Netanyahu lors de son interminable intérim. Il avait imposé l’un de ses hommes, Dan Eldad, au procureur général d’Israël Avikhaï Mandelblit au second poste du Parquet, celui de procureur de l’Etat, contre l’avis de ce dernier. Dans le but d’empêcher le fonctionnement du ministère public dans l’ensemble du pays, il a aussi demandé au contrôleur de l’Etat Matanyahu Engelman - un homme également fraîchement pistonné par Netanyahu à cette charge, et dont la première décision fut de fermer l’antenne de son bureau s’occupant de la lutte anti-corruption – de conduire une enquête approfondie contre Mandelblit.

 

Voici comment Ohana, alors ministre de la Justice, considérait sur Facebook l’état de la justice dont il représentait les intérêts : il était "inquiet concernant le système judiciaire", affirmant que "de nombreuses personnes avant lui avaient trouvé dans le système une sorte de maladie, un esprit de vengeance, un manque de transparence, une forme de pourrissement. Certains, au sein du système, le reconnaissent, mais il y a une grande peur, un effroi à l’idée de le dire publiquement", écrivait récemment le ministre de la Justice : "Si on sait regarder les choses, on peut constater le déclin sans précédent de la confiance publique dans le bureau des procureurs et à l’égard des conseillers juridiques".

 

La démarche était bien trop grossière pour Engelman, malgré ce qu’il doit à Netanyahu, pour accéder à la demande d’enquête d’Ohana, à qui il adressa un avis très sec de non-recevoir.  

 

Les officiers de Lahav 433, loin de se laisser intimider par les propos du Premier ministre, lui ont fait la meilleure réponse qu’ils pouvaient faire : si le ministère public nous demande d’interroger M. Netanyahu concernant les affaires d’enrichissement illégal dans une société écran appartenant à l’un de ses cousins, ainsi que dans celle de la vente des sous-marins stratégiques à l’Egypte, nous n’hésiterons pas à faire notre travail, ont affirmé tous chefs de la Police qui se sont adressés à la presse.

 

L’affaire de l’accord donné par M. Netanyahu à l’Allemagne pour la vente des submersibles de la classe Dolphin, développés avec le concours des ingénieurs et de la Marine israéliens pour l’usage exclusif de cette dernière, est largement plus grave que ce qui lui est reproché au titre des trois inculpations dont il a actuellement à répondre.

 

Dans ces dossiers, a priori – nous insistons une fois encore sur le fait que jusqu’à une éventuelle sentence de culpabilité prononcée par ses juges, Binyamin Netanyahu est légalement innocent. Si rien ne peut nous empêcher de conduire nos enquêtes, nous ne sommes pas des juges et n’avons aucunement l’intention de les remplacer -, l’atteinte portée par l’inculpé aux intérêts de l’Etat dans les affaires actuellement jugées est relativement restreinte et ne comporte pas de conséquences de nature à mettre sa sécurité en péril.

 

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La procureure Liat Ben-Ari, qui représente le ministère public dans les affaires

jugées actuellement par le Tribunal de district de Jérusalem

 

Dans le dossier 4 000 toutefois, où il est reproché à M. Netanyahu d’avoir grossièrement favorisé les intérêts de l’homme d’affaires Shaul Elovitz, à l’époque principal actionnaire de Bezeq, la plus grande société israélienne de communications, en échange d’une couverture favorable dans les très influents media contrôlés par Elovitz, on peut considérer que l’intérêt d’Israël a pâti de cette relation au demeurant délictueuse.

 

Comme en témoignera Shlomo Filber, un apparatchik du Likoud promu directeur général du ministère des Communications en 2015, et désormais témoin d’Etat à charge contre Netanyahu, ce dernier lui avait ordonné de faire passer plusieurs décrets qui avantageaient les sociétés d’Elovitz en leur faisant gagner des centaines de millions de shekels.

 

Là où les intérêts du pays ont souffert de cette supposée magouille, c’est lorsque le gouvernement a retardé l'obligation pour Bezeq de laisser de nouveaux concurrents installer des fibres optiques servant au trafic d’Internet, obligeant les usagers à utiliser des lignes en cuivre de Bezeq déjà existantes conçues pour le téléphone.

 

En conséquence de cette décision, le "high-tech country", le pays high-tech, comme est souvent appelée Israël, a pris cinq ans de retard pour le seul profit d’Elovitz. Ainsi, l’envoi des articles de la Ména se fait par exemple à une vitesse de 3 Mbps, ce qui est non seulement ridicule dans un pays industrialisé, mais ce qui nous pénalise fortement au niveau de leur diffusion par rapport à nos concurrents moins bien informés, lorsque les nouvelles brûlantes que nous avons préparées atteignent le public bien plus lentement que les leurs.

 

Pour nous et les abonnés de la Ména, c’est désagréable, plus encore lorsqu’il s’agit de transférer nos documents filmiques ; pour les entreprises high-tech localisées dans l’une des zones ne bénéficiant pas encore de la fibre optique, ce serait impensable, ce qui fait qu’elles ne travaillent pas dans ces régions dont le développement est prioritaire et où le revenu des habitants est le plus faible.

 

Dans l’affaire des Dolphin, les sous-marins fabriqués en Allemagne, l’atteinte à la sécurité de l’Etat est incomparable. S’agissant de submersibles furtifs de dernière génération, un Dolphin égyptien, dans une Egypte éventuellement retombée entre les mains des Frères Musulmans après un nouveau Printemps arabe, pourrait se poser sur le sable, chargé de missiles dernier cri, à trois kilomètres de Tel-Aviv sans être repéré, et y rester plusieurs mois, recueillant au passage des milliers d’informations à caractère militaire. Le tout, grâce à de la technologie et de l’expérience israélienne.

 

Or Binyamin Netanyahu a donné son accord à la vente de quatre de ces armes (certaines ont déjà été livrées), qui au sein de Tsahal constituent et de loin la plus coûteuse de toutes à l’unité (environ un milliard d’euros avec son électronique et son armement), à l’Egypte. Sans contrepartie connue pour l’Etat d’Israël, pécuniaire ou stratégique. Sans bénéfice possible pour icelui, le risque énoncé précédemment annihilant l’hypothèse théorique d’une transaction avec un pays menacé d’islamisme pour un engin de ce type. Du point de vue stratégique, le Caire ne possède rien qui puisse intéresser Jérusalem en échange d’une telle prise de risque. Et sans raison d’acquisition pour l’Egypte, l’achat, l’utilité et l’entretien de matériels aussi sophistiqués étant stratégiquement inexistants à moins de s’engager dans un conflit offensif. 

 

Qui plus est, pour donner son accord au gouvernement allemand pour cette vente, M. Netanyahu a court-circuité l’ensemble du processus régulier de prise de décisions en vigueur dans l’Etat hébreu. Il n’a pas informé Tsahal, ni les chefs du renseignement, ni son cabinet, ni le cabinet restreint pour les affaires politiques et sécuritaires, ni le ministre de la Défense, non plus qu’aucune des autres instances du pays. Il a pris cette décision absolument seul et selon son propre jugement, comme si Israël était une dictature soumise à la volonté d’une seule personne.

 

Si ce manquement aux règles de prise de décision ne suffisait pas à matérialiser un dol, Netanyahu a ensuite déclaré à la télévision qu’il avait fait part de sa décision au Conseiller juridique du gouvernement, l’inévitable Avikhaï Mandelblit. Lequel a répondu dès le lendemain par écrit, que le Premier ministre et lui n’avaient jamais évoqué les sous-marins Dolphins en aucune occasion.

 

Pour saisir les conséquences de l’action de Netanyahu en l’occurrence, pendant un certain nombre de mois, des centaines de militaires égyptiens et des milliers d’Allemands liés à la construction des submersibles étaient au courant de cette dotation, alors que les responsables israéliens de la sécurité ignoraient son existence.

 

Sans vouloir préjuger de quoi que ce soit, l’analyse du cas, basée sur la constatation inévitable qu’un accord de ce genre n’est pas conclu sans la moindre raison ni contrepartie, et que huit autres personnes, israéliennes, dont plusieurs font partie de l’entourage immédiat du Premier ministre, se sont déjà vues signifier leur inculpation dans cette affaire, l’unique conclusion logique de notre analyse aboutit à la quasi-certitude que M. Netanyahu a bénéficié d’une commission à la clé de ces transactions.  

 

Cette constatation-accusation est le fruit de mois entiers de recherches et d’interviews de notre part, particulièrement en vue de nous assurer qu’il n’existe effectivement pas de contrepartie d’une quelconque nature faisant sens que l’Egypte aurait pu remettre à Israël et qui pouvait potentiellement intéresser l’Etat hébreu.

 

Pour ne rien arranger aux affaires de Binyamin Netanyahu, les investigateurs de la Ména ne sont pas les seuls à avoir abouti à cette conviction. Moshe (Bogie) Yaalon, ancien chef d’état-major de Tsahal et ministre de la Défense sous Netanyahu, ainsi qu’Ehud Barak, lui aussi ex-chef d’état-major de Tsahal, puis Premier ministre partagent notre certitude pratiquement à la nuance près. Et ils ne sont pas les seuls.

 

Dans plusieurs régimes, ce qu’il faut bien caractériser comme un acte de haute-trahison, serait passible de la peine capitale, en Israël, elle peut valoir à son auteur la prison à vie.

 

L’existence de ce dossier est d’ailleurs la raison principale qui fait que M. Netanyahu ne peut pas envisager de solliciter une réduction de peine pour les trois accusations actuellement jugées. Même s’il a beaucoup été question d’un abandon de la vie politique par l’intéressé, en échange d’une peine symbolique, du genre de travaux d’intérêt public qui ne seraient jamais réalisés en pratique. Nous pensons que la présidence de l’Etat, l’opposition et l’instance judicaire auraient accepté une telle issue, mais personne ne peut, dans l’Etat de droit, accorder à quelqu’un une grâce à priori dans une affaire pour laquelle il n’a pas été jugé ni inculpé. Au final, l’intérêt pour Netanyahu d’éviter l’emprisonnement dans ces "petites" affaires actuellement en jugement est quasi-inexistant, alors qu’il est conscient qu’il va devoir, tôt ou tard, rendre des comptes pour son rôle présumé dans une grande et dans une immense affaire, pour laquelle il risque probablement la prison à perpétuité.

 

Ce qui est certain est que par égard pour notre pays et pour l’Etat de droit, afin de lui éviter la déliquescence que lui impose l’actuel chef de l’exécutif, des hommes comme Messieurs Yaalon ou Barak, nous-mêmes et d’autres encore, engageront toute leur énergie afin que l’affaire de la vente des sous-marins à l’Egypte soit examinée par la justice et qu’il en découle soit un verdict d’innocence, soit de culpabilité.

 

Depuis que Binyamin Netanyahu est poursuivi par ses casseroles judiciaires, il a fait adopter par la Knesset plusieurs lois ou nominations qui vont à l’encontre de l’intérêt objectif du pays. La première est la "Loi Israël, Etat-nation du peuple juif". Elle ne comporte strictement aucun effet exécutoire, aucune modification d’aucune loi en vigueur. Elle est donc inutile au niveau de la législation. Mais elle a participé à instiller un sentiment d’abandon et d’amertume chez les Israéliens d’autres confessions ayant lié leur destin au nôtre, je pense notamment aux Druzes et aux Circassiens qui sont soumis au service militaire obligatoire, mais aussi à des centaines de milliers de citoyens musulmans et de chrétiens qui voient en Israël leur pays.

 

Désormais il est question de décréter en juillet l’annexion d’une partie de la Cisjordanie. Nous y consacrerons évidement des analyses détaillées, mais il s’agit d’une idée folle, qui, à l’instar de la "Loi Israël, Etat-nation du peuple juif", n’apportera aucun avantage d’aucune sorte à Israël. Ce qui est certain, en revanche, est que nous allons subir des condamnations et des sanctions de la part de plusieurs de nos principaux partenaires économiques. Et si, d’aventure, les Démocrates l’emportaient en novembre face à Donald Trump, et ils mènent dans les sondages, les relations avec notre principal allié pourraient devenir intenables, bien pires qu’avec Barack Obama, ce qui aurait des conséquences dramatiques sur le plan stratégique, tant militaire que politique. En faisant adopter la loi d’annexion durant l’été, Bibi compte prendre de vitesse les électeurs U.S. qui votent en novembre, s’assurant ainsi d’avoir un président bienveillant à la Maison Blanche au moment de notre décision. Reste que dans un tel processus la décision d’annexer en elle-même n’a pratiquement aucune importance, et c’est d’un soutien à terme dont nous devons être certains, notamment au moment où nous déplacerons effectivement nos frontières. Nous courons également le risque de voir des accords de paix péniblement négociés avec nos voisins arabes voler en éclats et l’état de guerre permanent se réinstaurer à nos portes. Pour rien, puisque, selon tous les observateurs, le contrôle israélien qui s’exerce aujourd’hui sur les portions de territoires "annexables" existe déjà de facto, et qu’il donne satisfaction du point de vue sécuritaire.

 

Sans compter que nous prenons le risque d’une nouvelle Intifada et que la coopération sécuritaire avec l’Autorité a d’ores et déjà cessé. Les travailleurs palestiniens du bâtiment ne sont pas revenus en Israël après Aïd al-Fitr, une branche dans laquelle ils constituent l’écrasante majorité de la main d’œuvre et qui se retrouve pratiquement à l’arrêt.

 

Les responsables de Tsahal sont unanimes : cette décision ne sert à rien, elle est contre-productive et dangereuse, la coopération avec les services de sécurité de l’Autorité Palestinienne fonctionnait parfaitement et elle était précieuse ; désormais, les opérations visant notamment à l’arrestation de terroristes islamiques dans les villes de Cisjordanie sont devenues aléatoires et nous risquons de perdre des combattants lors de chaque intervention.

 

Il est évident qu’il s’agit d’une décision exclusivement populiste de la part de Netanyahu, destinée à renforcer le soutien de l’extrême droite, des Juifs traditionnalistes et, plus largement, de la Seconde Israël  dans l’optique de sa confrontation avec l’appareil judiciaire. Les membres de ces communautés se réjouissent de la perspective d’isolation du pays dans le concert international. Ils prônent une large autarcie et un repli sur nous-mêmes, qui, selon eux, favoriseront la propagation des idées religieuses en réduisant l’influence internationale dans le pays. Ils raisonnent tels les ayatollahs iraniens.

 

C’est naturellement une décision aux ramifications infiniment graves, pouvant conduire à terme à la mise en danger de l’existence même d’Israël. Car une modification des frontières dans ces conditions ne participe pas d’une décision politique mais essentiellement stratégique. A ce titre, il est indispensable de considérer ses répercussions sur cinquante ou cent ans, et non pour les mois ou les quelques années à venir. Pour le surplus, les pays démocratiques ayant décidé de modifier leurs frontières l’ont presque tous fait en recourant à un référendum populaire, dès lors qu’une décision de cette sorte concerne chaque citoyen individuellement.

 

Dans le cas présent, on sait que des millions d’Israéliens s’y opposeraient, ce qui laisse présager d’une plus grande et plus irréparable scission encore qu’actuellement dans la société. Un schisme à caractère idéologique entre les Première et Seconde Israël qui ne manquera pas de s’immiscer au sein même de Tsahal, mettant en danger vital la cohésion d’Israël et partant, sa pérennité.

 

Rien de moins.

 

Un Premier ministre aux abois qui entraîne Israël dans sa chute qu’il sait inévitable. Un Premier ministre qui vit au jour le jour, se satisfaisant de chaque heure gagnée sur les échéances judiciaires et préparant le grand chaos pour le moment où les verdicts tomberont. Un Premier ministre qui ne ressent pas la moindre hésitation pour détruire les institutions de l’Etat les unes après les autres, et pour remplacer leurs responsables par des moutons venimeux qu’il contrôle et qui sont à sa botte. Un Premier ministre, enfin, qui, par les lois domestiques qu’il promulgue et par ses initiatives à l’international, toutes démagogiques et dictées par son instinct égoïste de survie, met soixante-douze ans de réalisations en danger de mort.

 

Voilà pourquoi cet article titre Etat d’urgence. Ou Etat en urgence absolue. Ou un seul homme est en train d’emporter un pays entier – qui allait bien - dans sa chute. Ou Etat au bord du gouffre. Ou après moi le Déluge ; ou, vous avez fait de moi une putain, je ferai de votre monde un bordel. Ceux qui sont capables de comprendre auront compris : Ca va mal. Très mal.

 

 

Fin