L’épidémie et le hussard (012404/20) Version imprimable
vendredi, 24 avril 2020

 

Par Llewellyn Brown

 

À son apparition, la pandémie actuelle a provoqué un effet de saisissement dans le monde : soudainement, chose inouïe, une immense partie des pays développés se sont arrêtés, certains d’entre eux faisant le choix d’enfermer leur citoyens à l’intérieur de leurs maisons pour une durée indéfinie. Le monde qui, jusqu’alors, paraissait emporté par un mouvement continu d’échanges commerciaux et d’enrichissement, s’est immobilisé, les rues des grandes villes se sont vidées.

 

Devant cette situation inédite et effrayante, on assiste à un véritable tourbillon de discours cherchant à clarifier les origines du virus, sa nature précise, les mesures à prendre pour traiter la maladie et remédier à sa propagation. À ces nombreuses voix contradictoires s’est ajoutée la propagande d’État : les mensonges du régime communiste chinois, ceux de l’OMS et, en ce qui nous concerne, ceux du gouvernement français.

 

Dans cette perspective, nous pouvons avancer que la véritable épidémie serait moins celle du virus lui-même – dans son caractère biologique – que la manière dont les humains et leurs institutions y réagissent : l’épidémie est avant tout politique.

 

L’EPIDEMIE FRANCAISE

 

En France, on est bien placé pour saisir cette dimension. Ce pays, qui se targue d’être parmi les plus développés de la Planète, se trouve absolument désarmé devant l’épidémie. Les solutions paraissaient relativement simples pourtant : voyant ce qui se passait en Chine (les États-Unis étaient informés dès novembre 2019), il fallait distribuer des masques à toute la population (méthode qui a fait ses preuves dans les pays asiatiques), s’assurer d’une utilisation constante de gel hydroalcoolique, faire des tests de dépistage massifs pour isoler ceux qui étaient déjà contaminés, dispenser les remèdes dès les premiers signes de contamination (le docteur Raoult avait un protocole tout prêt).

 

Or l’on découvre un pays qui ne possède strictement rien du nécessaire : masques, gel désinfectant, tests. Quant aux remèdes, au lieu de se prévaloir, devant l’urgence, de l’existant (le protocole de Raoult), on le proscrit, ou on l’autorise dans les cas extrêmes, quand le corps du patient a déjà évacué le virus.

 

On prend conscience aussi de la mutation désastreuse subie par l’État, empêchant toute réponse adéquate. La souveraineté a été abolie au profit de la bureaucratie européenne. Les institutions – hôpital, police, écoles – ont été méthodiquement démantelées au cours des dernières décennies. Les grandes entreprises du pays ont été vendues et la production « délocalisée », dans les pays du Tiers monde. Alors que l’on ne cesse d’ajouter des taxes à des impôts en augmentation constante, le citoyen qui finance l’État ne bénéficie pas des services qu’il pourrait attendre en retour, l’argent étant plutôt investi dans l’assistanat ou dans des projets coûteux sans utilité réelle. Tous les gouvernements précédents ont fait comme si aucun danger ne pouvait plus menacer un pays dans lequel la finance a remplacé la productivité. En somme, l’épidémie qui devait représenter un problème à résoudre avec des moyens adéquats est devenue une situation désastreuse.

 

LE CHOIX DE L’ALLEGORIE – Le Hussard

 

Un roman offre la possibilité de saisir les enjeux humains d’une telle catastrophe. En 1950-1951, Jean Giono écrivit Le Hussard sur le toit, un roman prenant la forme d’un pastiche de Stendhal, mais où l’auteur garde le souvenir de la Grande Guerre, et de l’Occupation. Dans cette œuvre, le hussard piémontais éponyme, Angelo Pardi, traverse la Provence en proie à l’épidémie du choléra qui sévissait sous la Monarchie de Juillet. Traversant les épreuves indemne – conformément à l’idée suggérée par son prénom –, il est témoin des effets de la maladie à la fois dans le corps des pestiférés et dans la société. Sur son chemin, il rencontre Pauline de Théus, à qui il offre, en chevalier servant, de la reconduire auprès de son mari.

 

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Le seul remède vérifié :

réapprendre à aimer

 

Au cours de leur périple, on voit des mesures destinées à endiguer la propagation de l’épidémie. La circulation des personnes n’est permise qu’à la condition de présenter un laissez-passer officiel. Des barricades sont dressées et gardées par des personnages arrogants qui clament : « La loi est faite pour tous. », ou par d’autres, qui s’identifient tout bonnement à la maladie : « Je suis comme le choléra, moi, je ne choisis pas. Tous dans le même sac ». Comme les Français – et conformément à une pratique qui remonte au Moyen Âge – tous sont confinés : l’efficacité de cette mesure demeure démontrable en ce qui concerne le nombre de morts.

 

Vers la fin du roman, les deux héros trouvent refuge chez un vieux médecin, qui prend une figure de sage, et leur donne son « diagnostic », en quelque sorte celui de l’épidémie. À ce moment, le choléra acquiert un caractère ouvertement allégorique. Les démarches dictées par la nécessité apparaissent alors comme révélatrices de la nature humaine.

 

C’est, en effet, la fonction même de l’allégorie, par contraste avec le « réalisme ». Celui-ci s’entend comme une idéologie qui, au nom d’une vérité opposable à tous, prétend dicter une conduite et une attitude de soumission : le dirigeant qui prononce une assertion fondée sur la science ou sur l’économie n’entend pas qu’on lui objecte le moindre raisonnement divergent. En tant que telle, l’allégorie dit comment on peut vivre une situation donnée en s’en détachant quelque peu, pour la doter d’un sens humain.

 

Le médecin du roman fait donc de la provocation lorsqu’il déclare à ses deux auditeurs que le choléra est « une épidémie de la peur ». Il précise ensuite : « Je sais fort bien que le choléra n’est pas tout à fait le produit de l’imagination pure ». Dans son long discours, il présente l’épidémie sous la forme d’images, afin de montrer qu’au-delà des causes objectives, ce qui est en jeu sont des passions humaines, dans leur caractère irrationnel.

 

LA CAUSE DU MAL

 

Évoquant la « mélancolie » qui affecterait ses contemporains, le médecin du Hussard fait donc de l’épidémie une question morale qui concerne la manière dont les personnes et les sociétés réagissent à leur condition. Il déclare ainsi que cette affection « fait plus de victimes que le choléra », transformant la société en « une assemblée de morts-vivants, un cimetière de surface », où se répand « un délire de l’inutilité », poussant enfin « à des démesures de néant qui peuvent fort bien empuantir, désœuvrer et, par conséquent, faire périr tout un pays ». Le médecin laisse entendre ainsi que vivre, rester en vie, est avant tout une question d’appétence pour la vie. Au niveau d’une nation, cela suppose, par exemple, la volonté décidée de maintenir la cohésion en société et l’intégrité de son pays.

 

Pour Giono, l’absence du désir de vivre résultait de l’extension de la production capitaliste, la destruction de la paysannerie et du lien avec la nature : préoccupations qu’il a explorées dans ses écrits pacifistes, songeant au carnage de la Grande Guerre qui l’avait marqué définitivement, et cherchant à éviter qu’une telle destruction ne se reproduise. À notre époque, le démantèlement de la nation au profit de la finance, la doctrine du « nouveau management public » dans les institutions d’État en vue d’une rentabilité accrue, l’émiettement du lien en société par l’immigration massive, font partie des conditions infligées aux citoyens, et qui les privent d’un sentiment d’appartenance à un ensemble qui donne sens à l’existence.

 

LA CATASTROPHE

 

Le cholérique gionien se trouve donc « en proie au prodrome de « ce cancer de la raison pure, de chair fatiguée des détours que lui fait prendre sa matière grise ». La rationalité apparaît alors moins comme l’humilité devant la logique que comme un affect délétère. Quand « toutes les joies sédentaires foutent le camp », le cholérique se trouve devant une absence de limites. Il n’est plus retenu par le lien avec ceux qui lui étaient chers, il « se moque bien désormais de la chair et de la chair de sa chair. Il suit son idée ». Il a trouvé enfin ce qui fera de sa vie vide un destin marqué par la grandeur : « Le cholérique n’est pas un patient : c’est un impatient. Il vient de comprendre trop de choses essentielles. Il a hâte d’en connaître plus ».

 

Giono décrit alors l’épopée de ce cholérique qui est captivé par le spectacle qui se déroule dans son corps : « Mais voilà d’énormes globes de feu qui débordent pesamment du cratère, des nuages incandescents qui remplacent le ciel. Votre cholérique est prodigieusement intéressé. Son seul but est d’en connaître plus. […] Son sang se retire. Son sang se précipite sur les lieux du spectacle. Il ne veut pas en perdre une bouchée ». Si la catastrophe est cause de souffrance, elle possède aussi sa force de fascination pétrifiante, faisant croire qu’elle serait détentrice de « la vérité ». Cette conception exaltante – ce « sursaut d’orgueil » – porte l’individu à la hauteur d’un enjeu métaphysique, aux conséquences sordides, comme on le voit dans le chapitre où Angelo se trouve à Manosque, ville de l’auteur, et dont il montre les habitants en proie à la peur et assoiffés de lynchages. Après l’Occupation, Giono avait des comptes à régler avec les autres Manosquins.

 

EN REVENIR

 

Devant cette force mortifère, le vieux médecin ménage la possibilité d’un ressaisissement de la part du cholérique. Parlant au jeune couple chaste devant lui, il n’évoque pas de remèdes matériels mais un principe moral : « […] il faudrait se faire préférer, offrir plus que ne donne ce sursaut d’orgueil : en un mot être plus fort, ou plus beau, ou plus séduisant que la mort ». Le choléra exerce son emprise en diffusant un sentiment de grandeur qui commande au malade : le cataclysme est de l’ordre d’un fantasme et d’une passion destructrice. Or pour y faire face, le médecin ne prône pas une hypothétique ou idéale rationalité retrouvée, mais l’adoption d’un autre fantasme soutenu, ici, par le lien amoureux : une adhésion qui sera suffisamment forte pour inciter le cholérique à se raccrocher à la vie. Dans le roman, ce basculement se réalisera dans l’épisode où Angelo sauve Pauline : alors que celle-ci subit la séduction de la mort, le jeune hussard, saisi par « une sorte de fureur tendre », frictionne son corps, dans une transposition de l’acte d’amour.

 

CONCLUSION

 

Nous sommes donc en période de pandémie, mais en tant que phénomène médical, celle-ci paraît bien moins mortelle que celles qui ont scandé le siècle passé. Elle est bien davantage une catastrophe causée par l’humain : les malades auxquels on a refusé un traitement adéquat, l’économie détruite par le confinement non sélectif.

 

Certains voient dans notre situation un moment d’arrêt salutaire, qui permet de réévaluer nos priorités existentielles. C’est sans doute vrai. D’autres imaginent que tout sera différent « après » : que le monde changera pour devenir plus humain, plus écologique… En France, il y a lieu plutôt de noter que la caste au pouvoir depuis des décennies n’a pas l’intention de lâcher son emprise. Le seul espoir serait une prise de conscience générale de la nécessité de reconstruire la nation et la démocratie. Sur ce plan, cependant, tout reste à faire, le défi est à relever.