Les Peshmerga tiennent le coup (info # 012201/18) Version imprimable
lundi, 22 janvier 2018

 

Par Perwer Emmal

 

Métula et Afrin 14h10, lundi, 13h10 à Paris

 

Tôt ce lundi matin, des commandos des Unités de Protections du Peuple (YPG) ainsi que des YPJ, leur homologues féminines, ont attaqué les forces turques et leurs supplétifs islamistes dans la région d’Aziz (voir carte) à deux reprises.

 

Durant la première opération six soldats turcs ont été tués et de nombreux autres blessés. Au cours de la seconde, quelques minutes plus tard, des dizaines d’ennemis ainsi qu’un grand nombre de véhicules militaires ont été mis hors de combat.

 

La concentration qui a été prise pour cible se situe en territoire syrien contrôlé par l’Armée ottomane à l’extérieur du canton d’Afrin, à l’ouest de celui-ci. A l’issue de ce double engagement, les commandos kurdes ont regagné leur base de départ.

 

Cette opération était rendue nécessaire par l’important rassemblement de forces arrivées ces derniers jours de Turquie, qui s’apprêtaient, sans l’ombre d’un doute sensé, à marcher sur l’enclave encerclée du Rojava occidental.

 

D’autre part, et contrairement à ce qu’affirment la plupart des autres media, de même que le gouvernement d’Erdogan, depuis l’offensive lancée vendredi et baptisée "Rameau d’olivier" par l’agresseur, ce dernier n’est pas parvenu à s’emparer du moindre mètre carré du territoire d’Afrin. Ce, malgré sa supériorité écrasante en matériel et un ratio d’un contre quatre au niveau des combattants.

 

Durant la journée de dimanche, l’envahisseur avait péniblement réussi à se rendre maître de quelques collines dans le secteur de Boulboul, au prix d’une offensive majeure impliquant des dizaines de raids aériens, des barrages d’artillerie et le soutien de nombreux blindés. Mais en fin de journée, des éléments mobiles des YPG l’ont intégralement chassé de ses acquis suite à des affrontements de grande intensité.

 

A ce sujet, le narratif de la plupart des autres media qui tentent de couvrir le conflit sont erronés, et les cartes des opérations qu’ils proposent totalement apocryphes. Celles que j’ai consultées ne mentionnent pas la présence des troupes turques à proximité de la ville d’Idlib et dans une grande portion de sa province. Un contingent ottoman qui a traversé la frontière il y a plusieurs semaines en provenance de la province turque de Yayladagi, tout près de la région syrienne de Lattaquié, et qui contrôle désormais les deux tiers de la province d’Idlib.

 

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Service cartographique © Metula News Agency

Base : carte de Wikipedia

 

On ne peut pas parler de victoire kurde sur l’Armée d’invasion dans la zone d’Afrin et dans le reste du Rojava, car l’affrontement ne fait que commencer et il est fortement déséquilibré à tous les égards.

 

En revanche, on peut évoquer une résistance efficace et bien organisée de la part des YPG, qui constitue déjà une surprise aux yeux des experts militaires.

 

On doit également prendre en considération que le terrain du canton d’Afrin, extrêmement vallonné, aux routes étroites et sinueuses, ne favorise pas l’utilisation de matériel lourd. Lors des combats d’hier aux environs de Boulboul, il est advenu au moins deux fois que le premier char d’une colonne avançant à la queue leu leu sur l’une de ces routes de montagne ait été immobilisé par un tir de missile kurde, rendant le reste de la colonne inutile et même exposé à des tirs ultérieurs.

 

De plus, partout où ils sont intervenus, les mercenaires islamistes arabes au service du dictateur d’Ankara ne se sont pas montrés à la hauteur. Fréquemment sous-équipés, mal entraînés et peu motivés, ces ex-miliciens d’al Qaeda, en dépit de leur nombre (30-35 000), n’ont pas fait le poids face aux Peshmerga d’Afrin.

 

Lesquels Peshmerga, en plus de leur courage et de leur détermination, ont visiblement touché du matériel sophistiqué de la part des Américains et ils savent parfaitement s’en servir.

 

Quant à l’Armée turque, elle apparaît également désorganisée, principalement au niveau de son commandement. Certains observateurs étrangers avisés que je côtoie dans le saillant oriental de Manbij où je me trouve, invoquent les purges massives pratiqués par le Sultan dans l’Armée à la suite du coup d’Etat manqué de juillet 2016. A les croire, les meilleurs officiers croupiraient derrière les barreaux du dictateur et leur absence sur le théâtre des opérations aurait des effets désastreux.

 

On est aussi étonné par le manque d’efficacité relatif de l’Aviation ennemie, qui, en dépit de centaines de sorties et d’autant de frappes (environ 250) et disposant des mêmes appareils que les armées américaine et israélienne, se montre incapable de peser d’une manière déterminante dans la bataille.

 

En ce lundi matin de guerre, observant que le front n’a pas été enfoncé comme le prédisait le Grand Turc, et que les défenseurs d’Afrin se livrent à des actions offensives couronnées de succès, le moral des YPG/Forces Démocratiques Syriennes, dans les deux portions du Rojava qu’elles contrôlent, est au beau fixe.

 

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Des Peshmerga déterminés

 

Il est beaucoup question de saisir l’opportunité de l’offensive d’Ankara pour tenter de réaliser la jonction entre les saillants ouest et est autour d’al Bab, accomplissant ainsi la continuité du territoire kurde et désenclavant les défenseurs d’Afrin.

 

Environ 15 000 combattants et combattantes ont été concentrés dans le saillant de Manbij-Arima et ils sont sur le pied de guerre. Près de 3 à 3 500 d’entre eux, revenant de la guerre contre DAESH dans l’ouest syrien, sont armés et entraînés au niveau des meilleures unités d’infanterie motorisée occidentales. De l’avis de leurs chefs, ils devraient être capables de franchir la vingtaine de kilomètres qui les séparent de leurs frères encerclés à l’Ouest.

 

Deux obstacles se dressent cependant face à ce projet. Le premier est mineur : il repose sur la présence d’éléments kurdes de l’Armée gouvernementale syrienne qui ont été envoyés par les Russes à l’extrémité des deux saillants kurdes pour agir en qualité de force de séparation avec l’Armée turque. J’évoque un inconvénient mineur, car, pour les fréquenter régulièrement, ces éléments me semblent largement plus concernés par le destin de leurs frères que par le bien-être des Présidents Assad et Poutine. Si l’ordre de faire mouvement était donné, je pense qu’ils participeraient à l’offensive aux côtés des YPG/FDS et qu’ils ne feraient en tout cas rien pour s’y opposer.

 

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Service cartographique © Metula News Agency

Base : carte de Wikipedia

Les deux saillants kurdes, avec, dans les cercles rouges, les

positions des soldats d’interposition "gouvernementaux"

 

Le second obstacle est bien plus prégnant : il se dit que l’état-major U.S. en Syrie aurait prévenu le commandement kurde qu’en cas d’offensive non provoquée par une action des Turcs contre le saillant de Manbij, Washington pourrait cesser l’approvisionnement en armes, en munitions et en "conseillers" qu’il fournit aux FDS.

 

Un approvisionnement qui, on le constate à Afrin, joue un rôle essentiel dans la bataille.

 

Il ne reste aux forces kurdes que l’option d’attendre, au moins tout le temps que leurs frères kurdes d’Afrin tiennent le choc, de risquer de se fâcher avec Washington (mais pas avec le contingent américain sur place avec lequel les relations sont cordiales), ou encore de choisir le moment opportun pour tenter quelque chose.

 

Il importe tout de même de savoir que l’unification des deux portions du Rojava représente une priorité émotionnelle très élevée dans l’esprit de chaque Peshmerga, et que manquer une opportunité objective de la réaliser n’entre pas vraiment en considération.

 

Sachez encore que le commandement des FDS ainsi que tous les officiers avec lesquels je me suis entretenu nient catégoriquement avoir tiré les roquettes sur la ville turque de Reyhanli (cartes), dans la province d’Hatay, face à l’extrémité sud-ouest du canton d’Afrin. Selon les responsables turcs, ces roquettes auraient fait "au moins un mort et plus de 30 blessés" dans la cité.

 

Ils nient également que les FDS soient à l’origine des tirs qui ont fait deux victimes dans le village de Kaljibirin, à l’est d’Afrin. Ils rappellent qu’ils "n’ont aucun intérêt dans le bombardement d’agglomérations civiles et qu’ils ne s’attaquent jamais à des objectifs situés au-delà de leurs frontières".  Les officiers en charge des FDS n’hésitent pas à accuser les supplétifs islamistes et même les soldats turcs d’avoir eux-mêmes pratiqué ces tirs afin de créer des justifications à leur offensive contre les Kurdes.

 

Ce matin, les combats ont repris de plus belle dans la région de Boulboul, ponctués par d’intenses échanges d’artillerie ainsi que des combats terrestres à proximité de plusieurs villages. On signale également le survol de la ville d’Afrin par des drones.

 

Au nord de Rajo (carte), les YPG viennent de détruire deux chars ennemis et de tuer plusieurs militaires turcs. Les combats font également rage dans cette région du nord-ouest du canton.

 

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Service cartographique © Metula News Agency

Base : carte de Wikipedia

 

En l’absence de chiffres officiels communiqués par les belligérants, la Ména présente dans le Rojava estime à 22 civils et 13 combattants le nombre de morts à Afrin depuis samedi et jusqu’à ce matin, de même qu’une cinquantaine de blessés.

 

Du côté de l’agresseur, entre 60 et 70 soldats et mercenaires au moins ont perdu la vie, et le nombre de blessés dépasse la centaine.