Les Turcs sont mal-en-point (011610/19) Version imprimable
mardi, 15 octobre 2019

 

 

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Par Perwer Emmal

 

Avec Jean Tsadik

 

Métula, mercredi 3h00 à Kobané et à Métula, 2h00 à Paris

 

Des appareils non-identifiés ont effectué plusieurs frappes sur une base iranienne à al Sikka, à proximité d’Aboukamal, à la frontière entre la Syrie et l’Irak [carte].

 

Ici [dans le Rojava], tout le monde est sûr qu’il s’agit d’avions israéliens venus empêcher les Iraniens de profiter le la gabegie ambiante afin d’acheminer des armes vers le Liban et la frontière israélienne.

 

D’autre part, Stéphane Juffa m’informe que trois avions cargo géants C17 Globemaster de l’US Air Force ont été vus sur les radars au-dessus de la Roumanie volant en direction de la Turquie.

 

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Trois C17 Globemaster

Images d’archives

 

D’après Juffa, il y a de fortes probabilités qu’ils se rendent sur la base aéronautique turque d’Incirlik à 110km à l’ouest du Rojava [d’où décollent la plupart des avions d’Erdogan qui bombardent les positions kurdes. Ndlr.].

 

La base d’Incirlik est conjointement utilisée par l’Armée de l’air turque et par l’US Air Force (et également par la Royal Air Force britannique et la Royal Saudi Air Force, et même par un régiment d’artilleurs espagnol).

 

Toujours selon Juffa, les C17 pourraient servir à évacuer de Turquie la cinquantaine de bombes atomiques américaines qui sont stockées sur cette base depuis l’époque de la Guerre Froide. Le Pentagone craint en effet qu’Erdogan ne soit tenté de se saisir de ces armes au moment imminent où les Etats-Unis décrèteront un train de sanctions à l’encontre d’Ankara.

 

La double décision d’évacuer les bombes atomiques et de prononcer des sanctions exemplaires contre la Turquie, proches de celles en vigueur contre l’Iran, intervient après le refus par Recep Erdogan d’accepter les termes d’un cessez-le-feu qui lui ont été transmis par Donald Trump.

 

Le tyran turc a répondu à l’offre de Washington en ces termes : "J’ai dit au Président américain que la Turquie n’acceptera jamais un cessez-le-feu au nord de la Syrie".

 

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Service cartographique © Metula News Agency

Le Rojava

 

Suite à cette discussion, la Maison Blanche a décidé de dépêcher aujourd’hui (mercredi) le Vice-président américain Mike Pence ainsi que le Conseiller à la Sécurité Nationale Robert O'Brien et l'émissaire américain pour la Syrie James Jeffrey à Ankara. Le Secrétaire d’Etat Mike Pompeo (ministre des Affaires Etrangères) sera également du voyage.

 

Ils exigeront de Recep Erdogan qu’il mette immédiatement fin à ses opérations en Syrie, faute de quoi les sanctions seront prises et les relations entre les deux pays se dégraderont de façon extrême.

 

Sur le terrain des opérations la tension entre la Turquie et le contingent U.S a fortement augmenté mardi. Alors qu’ils évacuaient la base de Kharabisk [carte] à 15km au nord-ouest de la ville d’Ayn el Issa sur l’autoroute M4, les soldats Américains ont à peine pu éviter un engagement avec des éléments de l’Armée turque qui s’approchaient d’eux.

 

L’US Air Force a réagi en envoyant des chasseurs-bombardiers et des hélicoptères Apaches [a-pa-tchi] en nombre sur la zone.

 

En fait, les Turcs ont tenté de s’emparer de la base que les militaires américains évacuaient avant les Kurdes. Dans les violents combats qui s’en sont suivis, les YPG ont eu le dessus et la base se trouve désormais entièrement sous leur contrôle.

 

Lors d’une autre intervention, l’Armée américaine a bombardé à l’artillerie lourde des positions des forces d'Assad dans le village de Khsham, à l'est de Deir ez-Zor [carte]. Elle répondait par ce pilonnage à une série de provocations menées par l’Armée d’Assad dans la région, notamment contre des positions tenues par les YPG au nord de l’Euphrate. Ces incidents démontrent que la coopération entre l’Armée gouvernementale syrienne et les forces kurdes est tout sauf cordiale.

 

A Manbij, des habitants ont en outre manifesté contre la présence de l’Armée de Damas. Il la jugent inefficace et lâche et pensent qu’elle n’intervient que pour remettre le pied au Rojava suite à l’accord négocié entre les Kurdes et les Russes.

 

Les Russes qui ne cachent plus qu’il existe un tel accord ; dans la région du saillant de Manbij, des policiers russes patrouillent ainsi entre les positions turques et celles des YPG et de l’Armée gouvernementale syrienne, personne ne les prenant pour cibles.

 

Il en résulte que les frontières entre les diverses zones d’influence n’ont pas bougé à Manbij depuis le début de l’offensive d’Ankara. Les policiers de Poutine protègent également de cette manière l’Armée d’al Assad qui, bien que présente en nombre dans le saillant, ne donne pas l’impression de pouvoir faire le poids face à celle d’Erdogan.

 

Ce sont les Peshmergas qui vont au contact de l’ennemi. A l’ouest du saillant, ils ont attaqué l’une de ses positions au mortier, tuant ainsi 5 soldats turcs et en blessant 8 autres. Les YPG répondaient au bombardement du village d’Um Adassat El Farat par l’artillerie turque, qui a tué trois villageois et en a blessé une quinzaine d’autres, dont plusieurs sont dans un état désespéré.

 

Le ministère russe de la Défense a annoncé quant à lui que les soldats russes se coordonnaient avec l'Armée turque dans la région de Manbij. Ce qui signifie que le front n’est pas près de bouger et que le plan d’invasion d’Erdogan à Manbij semble sérieusement compromis. D’autant plus que le même ministère a annoncé que l’Armée (gouvernementale) syrienne était en contrôle total de Manbij.

 

Le Président Poutine s’est entretenu à la fois avec Donald Trump et avec Recep Erdogan. Il a invité ce dernier à lui rendre visite à Moscou et Erdogan a accepté cette proposition.

 

Privé de victoire sur ce front le Sultan Erdogan a commenté : "L'entrée des forces du régime syrien dans la ville de Manbij n'est pas une chose négative". Mais les Russes ne se sont pas contentés de cette déclaration, ils ont aussi prévenu dans les termes les plus clairs qu’ils "ne permettront pas d’affrontements entre les armées turque et syrienne". Et aussi que "l’opération turque en Syrie était inacceptable".

 

Reste que l’affirmation de Moscou qui porte le plus à conséquence pour Erdogan et son projet d’annexion du Rojava est sans aucun doute la suivante, elle a été émise directement par le bureau de Vladimir Poutine au Kremlin aujourd’hui : "L'Armée turque ne peut pénétrer que de 5 à 10 kilomètres en territoire syrien".

 

On est bien loin ne serait que du plan minimal annoncé par le tyran d’Ankara à la veille du lancement de sont agression, lorsqu’il évoquait une bande de sécurité tout le long de sa frontière sur 30km de profondeur.

 

Non seulement il y a désaccord entre lui et Poutine sur ce point, mais la situation militaire sur le terrain n’est pas près de refléter son ambition. Ainsi, à l’ouest de Ras al Ayn, les YPG ont repris les villages stratégiques de Sari Kani et Tel Halaf tôt ce mardi matin, réduisant ainsi la seule poche de pénétration sérieuse des Turcs en Syrie [carte].

 

Un peu plus au Sud, s’attaquant toujours à la même poche, les Kurdes, avec le soutien de l'Armée (gouvernementale) syrienne ont repris les villages de Managhir, Lailan et Tal Attash aux supplétifs ex-al Qaëda d’Erdogan. Dans le village d’Alya, les Peshmergas ont détruit 3 véhicules sur chenilles, 4 transports de troupes et un char. Dans la même zone, ils ont capturé un char turc.

 

Et si cela ne suffisait pas au bilan des mauvaises nouvelles adressées à Erdogan, on note de très importantes concentrations de forces YPG et Armée d’Assad disposant de dizaines de blindés aux confins de cette poche, à courte distance de l’autoroute M4 que les ex-al Qaëda ont coupée. Il semble qu’une contre-attaque d’envergure soit en phase finale de préparation. Elle pourrait rejeter les Turcs de l’autre côté de la frontière, transformant "Source de Paix" en désastre militaire.

 

On est cependant sans nouvelle du sort destiné à Kobane, la ville dans laquelle je me trouve. Donald Trump a déclaré mardi que "Recep Erdogan lui avait donné sa parole que Kobane ne serait pas attaquée".

 

Quant à Poutine et à ses porte-paroles, il n’en font pas état.

 

A l’est de Jarabulus [carte] les Turcs bombardent les positions des YPG sur l’Euphrate ainsi que des fortifications entre Jarabulus et Kobane. Ils semblent se préparer à prendre la ville d’assaut. Suite à l’abandon de la base de Kharabisk par les Américains, la majorité des habitants qui restaient à Kobane, pris de panique, ont fui la cité. Les quelques centaines de civils qui s’y trouvent encore, ainsi qu’une poignée de confrères, sont désormais seuls avec les Peshmergas à guetter fébrilement les mouvements à la frontière. Et en espérant que les grands de ce monde n’ont pas décidé de nous livrer en pâture au sultan sanguinaire à titre de lot de consolation.

 

Car leur campagne de génocide du peuple kurde est en train de tourner à l’eau de boudin. S’opposer aux Américains et aux Européens était déjà difficile, mais s’opposer à eux et aux Russes à la fois s’apparente à une mission impossible.

 

 

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