L'incendie du parti Démocrate (013108/20) Version imprimable
lundi, 31 août 2020

 

Par Amram Castellion

 

Les lecteurs de la Ména ont une culture historique suffisante pour identifier dans quel pays et à l'époque se sont déroulées les scènes suivantes :

 

Une milice armée, souvent vêtue de chemises noires, terrorise la population civile. Elle veut remplacer la démocratie par un Etat fondé sur la race. Elle veut aussi mettre fin à l'économie de marché, qu'elle croit contrôlée par une race ennemie. Cette milice détruit par le feu les lieux de culte, rançonne les entreprises, agresse au hasard les membres d'une race que son idéologie rend responsable de tous les malheurs du monde. Elle poursuit de sa haine la police du pays et veut la remplacer dans toutes ses fonctions. Ses victimes sont humiliées, battues, forcées de s'agenouiller ou de lever le bras en l'honneur de leurs nouveaux maîtres. Quand on lui résiste, elle met le feu aux commerces et à des quartiers entiers et pille les magasins tenus par la race ennemie. Ceux qui osent la critiquer perdent leur emploi ; leur famille et eux-mêmes sont menacés jusqu'à leur domicile. A plusieurs reprises, la milice assassine des opposants, puis se réjouit ouvertement du sang qu'elle a versé. Son objectif explicite est de prendre le pouvoir à l'échelle d'une grande nation, d'exproprier les membres de la race ennemie pour s'approprier leurs biens et imposer une domination politique absolue de la race supérieure.

 

Je l'avoue : la question était trop facile. Vous l'aurez tous reconnu : ces événements se déroulent tous aux Etats-Unis, en 2020, dans les villes Démocrates envahies par les mouvements jumeaux Antifa et Black Lives Matter. Antifa, héritier d'autres mouvements d'inspiration marxiste (principalement européens) est apparu aux Etats-Unis en 2007-2008, puis s'est rapidement développé, sous forme d'une coalition assez souple d'implantations locales. Black Lives Matter, que certains incultes prennent encore pour un simple slogan mobilisateur contre la violence policière, est une organisation plus structurée, créée le 13 juillet 2013 par Alicia Garza, Patrisse Cullors et Opal Tometi, dotée d'une trentaine de branches dans l'Amérique urbaine et Démocrate.

 

Ces deux organisations alliées se disent elles-mêmes marxistes, mais leur discours ne donne aucune place à la lutte des classes. Elles voient le monde comme un système d'oppression systématique, organisée par la race blanche – la "blanchité" – et plus particulièrement par les hommes blancs hétérosexuels. Toutes les autres catégories sont, qu'elles en soient conscientes ou non, victimes de cette oppression sourde. L'objectif de ces organisations est une révolution raciale et morale qui mettra fin à la blanchité (à défaut de pouvoir physiquement mettre fin à la race blanche) et permettra à une coalition des opprimés d'obtenir réparation et de prendre le pouvoir.

 

Depuis au moins le mois de mai dernier, ces organisations sont au cœur de la stratégie du parti Démocrate pour gagner les élections du 3 novembre prochain. Se présentant comme un mouvement de lutte contre l'injustice raciale, elles ont occupé de force plusieurs villes américaines – toutes, sans exception, dirigée par des maires Démocrates, qui les ont délibérément laissé faire – et y font régner la terreur dans le cadre de mini-gouvernements révolutionnaires. Les habitants ne jouissent plus ni de la liberté de circulation (des barrages sont installés pour empêcher les véhicules de circuler et les piétons sont intimidés), ni de la liberté d'expression (les opposants sont battus ou – comme ce fut le cas d'un partisan de Trump dans la nuit de samedi à dimanche à Portland – assassinés), ni de la liberté de culte (églises et synagogues sont parties en flammes), ni de la liberté de gagner leur vie : on ne compte plus les magasins brûlés et pillés.

 

Tout cela représente une telle abjection totalitaire, une telle animalité ultra-violente, que tout parti politique démocratique décent s'en détournerait et le condamnerait bruyamment. Très logiquement, le parti Démocrate a donc décidé, dès le début des émeutes, de soutenir bruyamment le mouvement Antifa / Black Lives Matter. Les maires Démocrates ont retiré leurs forces de police des zones occupées. Les gouverneurs ont refusé de faire appel aux forces fédérales pour rétablir l'ordre.  Lors de la Convention Démocrate dans la semaine du 14 août, les slogans des deux milices ont été répétés à de multiples reprises et leur barbarie n'a pas été mentionnée une seule fois. Dans l'ensemble de la sphère Démocrate, il est désormais convenu que la cause des révolutionnaires est juste et que ceux qui, au sein du parti, oseraient les critiquer ne méritent ni d'être entendus, ni même de conserver leur emploi. Des licenciements de Démocrates modérés qui avaient osé élever la voix ont eu lieu dans la presse, dans les écoles, dans les administrations locales et dans un grand nombre d'entreprises.

 

En échange, les deux milices ont apporté leur soutien inconditionnel à la candidature de Joe Biden. Le site de Black Lives Matter contient ainsi une page appelant les Américains à voter et, si possible, à contribuer financièrement à la campagne Démocrate.

 

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Destruction de la ville de Kenosha, Wisconsin, par les milices Démocrates le 25 août

 

Il n'est pas certain, cependant, que le choix de soutenir les révolutionnaires soit électoralement payant pour les Démocrates. Si Joe Biden, en moyenne, reste aujourd'hui en avance sur Donald Trump dans les sondages, sa situation est fragilisée par les facteurs suivants :

 

D'abord, la tendance est mauvaise. Fin juin, alors que le pays n'était pas encore sorti de la grave crise économique causée par la pandémie, Biden avait sur Trump un écart moyen de plus de dix points. Deux mois plus tard, il est passé à moins de sept. Chaque mois, la statistique des emplois montre une reprise spectaculaire et les marchés financiers (directement liés avec le sentiment de richesse de nombreux électeurs charnière, comme les retraités de Floride) battent de nouveaux records ; et il reste encore deux mois avant les élections.

 

Ensuite, l'élection américaine ne se joue pas au nombre total des votants : elle est exclusivement décidée par les électeurs charnière d'un petit nombre d'Etats charnière, qui ne sont pas fermement ancrés dans un camp ou dans l'autre et peuvent aisément changer de bord. Or, dans ces Etats charnière, l'avance de Biden est beaucoup plus faible : 2,6 points en moyenne dans le Michigan, égalité en Caroline du Nord, 3 points dans le Minnesota, 3,7 points en Floride. Sur l'ensemble des Etats charnière, l'avantage de Biden est de 2,7 points… mais sur les mêmes Etats, Hillary Clinton en 2016 avait à la même date une avance moyenne de 4,6 points, ce qui ne l'a pas empêché de les perdre presque tous.

 

Enfin, les résultats des sondages, qui donnent l'avantage à Biden, sont en contradiction directe avec la totalité des autres indicateurs. Les interventions télévisées de Trump ont beaucoup plus d'audience que celles de son opposant. Son activité sur les réseaux sociaux a presque 10 fois plus de suivi. Les ventes d'armes, indicateur traditionnel du soutien aux Républicains, sont à leur plus haut niveau jamais atteint. La campagne de terrain des Républicains – qui vont de maison en maison pour obtenir le soutien des électeurs – est extrêmement active alors que celle des Démocrates est quasi inexistante. Il est intéressant de noter que cette direction unanime de tous les indicateurs secondaires n'était absolument pas observable lors de la campagne de 2016.

 

Ce contraste entre le résultat des sondages est celui de tous les indicateurs secondaires permettent de se demander si les sondages ne pourraient pas être entachés d'une erreur systémique. Nous sommes ici, par nécessité, dans l'ordre de l'hypothèse indémontrable ; mais plusieurs éléments objectifs pourraient aller dans ce sens.

 

D'abord, l'atmosphère d'intimidation – menaces physiques, perte d'emplois – qui a accompagné le déversement révolutionnaire dans les villes Démocrates peut créer chez un certain nombre de soutiens de Trump une réticence à avouer leur vote, même à des sondeurs. Le 22 juillet dernier, un sondage du Cato Institute révélait que 62% des Américains n'osaient pas exprimer leur opinion politique. Parmi ceux-ci, combien étaient des électeurs de Trump ? Et combien étendent cette mesure de prudence aux sondeurs, ou aux gens qui se disent tels ?

 

Ensuite, les sondeurs font des hypothèses de participation future et de mobilisation respective des deux électorats qui sont nécessairement fragiles. Lors des élections précédentes, par exemple, les diplômés (plutôt favorables à Biden) votaient davantage que les non-diplômés, favorables à Trump. Mais les débordements révolutionnaires des milices risquent de provoquer un violent rejet de ceux qui sentent leur mode de vie menacé : principalement les Blancs modestes, non diplômés, culturellement conservateurs mais capables en d'autres circonstances de voter Démocrate pour des raisons économiques. Si cette population, qui a déjà assuré la victoire de Trump en 2016, était en train de se mobiliser fortement cette année par peur de la révolution, les méthodes d'établissement des sondages seraient dans l'incapacité de prévoir cette évolution. Il en serait de même si les diplômés, plutôt Démocrates de cœur en moyenne, étaient découragés par l'extrémisme qui domine actuellement leur parti et tentés de se réfugier dans l'abstention.

 

Les perspectives de victoire des Démocrates le 3 novembre sont donc bien plus faibles que les sondages ne pourraient le laisser penser. C'est d'ailleurs la conséquence normale d'une certaine négligence qui a marqué l'ensemble de leur campagne, peut-être parce qu'ils étaient trop convaincus, il y a quelques mois, que l'élection était dans la poche et qu'il était inutile de consacrer trop de temps aux électeurs.

 

Cette négligence s'est d'abord manifestée dans le choix de l'appareil Démocrate pour un candidat, Joe Biden, qu'ils sont désormais contraints de cacher le plus possible pour ne pas montrer tous les jours au public la gravité et la rapidité de la perte de ses capacités cognitives. Biden ne donne pas d'interviews, ne sort presque jamais ; lorsqu'on lui permet de parler, il est manifeste (au moins pour toute personne qui a eu un membre de sa famille souffrant d'Alzheimer) qu'il peine à suivre les phrases les plus simples et qu'il n'est plus vraiment là. Il est impossible qu'un tel choix de candidat ne soit pas sanctionné par les électeurs. C'était une chose, pour les Démocrates, de se dire que Trump était si populaire que même un âne crevé pourrait le battre, mais c'en est une toute autre que de présenter effectivement contre lui un candidat qui répond à cette description.

 

De manière plus étonnante, la candidate choisie par les gérants de Biden pour être candidate à la fonction de vice-présidente n'est presque pas plus présente dans la campagne que son chef. La sénatrice Kamala Harris n'est connue pour être ni une grande lumière, ni une grande vertu ; du moins a-t-elle beaucoup d'énergie et des capacités cognitives intactes. On s'attendait donc à la voir faire campagne activement. Le fait qu'elle aussi s'y refuse ne peut être perçu que comme une insulte envers les électeurs, qui n'aiment généralement pas qu'on considère leur vote comme acquis.

 

 

La dernière erreur des Démocrates est qu'ils ne semblent pas avoir de plan de campagne. Trump a commencé à égrener une série de nouvelles politiquement favorables, qui sont manifestement planifiées depuis longtemps, et sont désormais diffusées à intervalles réguliers d'ici l'élection. L'accord de paix israélo-émirati en fait partie. Il en est de même pour les bonnes nouvelles économiques et, presque certainement, d'une annonce judiciaire le mois prochain relative à l'espionnage de la campagne Trump en 2016 par le parti Démocrate, la Maison blanche d'Obama et la campagne Clinton. Les Démocrates ont certainement quelques scandales à lâcher, mais ne semblent avoir aucune maîtrise du calendrier. L'arrestation, la semaine dernière, d'un ancien conseiller de Trump, Steve Bannon, dans une affaire de détournement de fonds, aurait pu leur être utile si elle s'était produite fin octobre. Faite en août, cette arrestation aura été totalement oubliée le jour de l'élection et ne produira aucun effet.

 

Venant s'ajouter à toutes ces erreurs, le soutien affiché du parti Démocrate à des milices racistes, nihilistes et ultra-violentes pourrait bien avoir sonné le glas de tout espoir de victoire. Face au déchaînement de haine, de pillages, d'humiliations gratuites, d'incendies et de meurtres, les électeurs charnière – ces quelques centaines de milliers d'électeurs répartis dans six ou sept Etats, qui ne sont ni Démocrates ni Républicains mais sur qui tout va reposer – ont de très fortes chances de faire partie des millions d'Américains qui n'en peuvent plus. Sans particulièrement aimer Trump, ils veulent que ces violences et ces insultes à leurs valeurs s'arrêtent. Ils ne pourront donc pas soutenir le parti qui s'est rangé du côté des révolutionnaires et se tourneront vers celui qui les dénonce et qui promet une répression féroce s'il est réélu.

 

Les Démocrates, qui auraient pu aisément remporter l'élection s'ils avaient cherché à convaincre ces électeurs charnière, ont préféré se soumettre à leur propre aile fascisante. Ils ont, ce faisant, très probablement jeté aux ronces tout espoir de victoire et garanti quatre ans de plus de présidence Trump.