Première nuit de tous les dangers pour le gouvernement d’unité nationale (011506/21) Version imprimable
mardi, 15 juin 2021

 

Par Ilan Tsadik

 

Dans quelques heures va débuter une marche des drapeaux dans la vieille ville de Jérusalem, elle passera par plusieurs quartiers, dont le quartier musulman, et à proximité de la Porte de Naplouse, le principal accès aux mosquées depuis la partie arabe de la ville. La plus symbolique et la plus chaude aussi.

 

La Police, le Shabak [le contre-espionnage], la Justice et le gouvernement, à peine en place depuis 24 heures, ont finalement accepté que la manifestation se déroule.

 

Quand j’évoque le gouvernement, je parle de tous les ministères concernés, celui du nouveau Premier ministre Bennett, celui de la Sécurité publique, dirigé par le Travailliste Omer Bar-Lev, ainsi que celui de la Défense de Benny Gantz, le seul ministre qui a conservé son poste.

 

Cela lubrifie et sécurise la transition et c’est très bien ainsi.

 

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Des suprémacistes juifs à Jérusalem, avant leur dernière marche qui avait embrasé la région

 

On note à cette occasion que les ministères qui n’avaient rien à voir avec la discussion n’y ont pas participé, à l’instar notamment de Yaïr Lapid (Affaires Etrangères), le Premier ministre alternatif, et que les décisions n’ont pas été prises par un seul homme selon son agenda politique et ses préoccupations judiciaires, mais par consultation entre les ministres concernés, et entre lesdits ministres concernés et les responsables du Renseignement

 

Dans le seul intérêt du pays et en fonction uniquement des considérants stratégiques, tactiques et politiques. Et c’est déjà un énorme changement.

 

Netanyahu avait fait en sorte de confronter la nouvelle équipe avec un dossier explosif avant même qu’elle n’ait eu le temps de défaire ses cartons. Netanyahu tel Netanyahu. Tordu. Méphistophélique. Mauvais perdant. Il n’a consacré qu’une demi-heure hier à la passation des fonctions de Premier ministre à son successeur et il a zappé la cérémonie du transfert de l’autorité. Une farce. Mais aussi une atteinte évidente à la sécurité de l’Etat, une de plus, on a cessé de les compter. C’est la transmission la plus courte – et de loin – depuis la création de l’Etat d’Israël. Les autres Premiers ministres plaçaient tous l’intérêt d’Israël avant celui de leur personne.

 

Qu’à cela ne tienne. Les nouveaux arrivants ont pris leur décision d’autoriser la manifestation sur la base des principes qui régissent la démocratie.

 

En l’occurrence, il y en a deux qui s’entrechoquent : le premier est celui de la liberté d’expression et de manifester. Elle est particulièrement importante dans l’Etat de droit, et plus encore juste après la succession d’un régime para-dictatorial qui n’en faisait pas grand cas.

 

En vertu de ce principe, les suprémacistes juifs, la quasi-totalité issue des yeshivoth [écoles toraniques] du pays, ont le droit d’organiser une marche partout où ils le désirent sur le territoire de l’Etat d’Israël. Et je le rappelle pour ceux qui dormaient ces dernières années : la totalité de la ville de Jérusalem fait partie intégrante de l’Etat hébreu, même si cela ne plaît pas forcément aux habitants musulmans de la capitale, ce qui est également compréhensible. Lesquels comptent pour environ 35 pour cent du million de Hiérosolymitains actuels.

 

Le problème posé par les participants à cette marche consiste en cela qu’ils l’ont organisée uniquement afin de provoquer la population arabe. Lors de leur marche précédente, le 10 avril dernier, ils ont déferlé sur les quartiers arabes aux cris de "Mort aux Arabes !", et en rouant de coups tous ceux qu’ils croisaient, ainsi que les policiers qui tentaient de les endiguer.

 

Face à eux, les groupes musulmans faisaient exactement pareil, tant par le choix de leurs slogans que par leur volonté de lyncher des Juifs et de se frotter à la Police.

 

Certains parlent de manifestation "nationaliste", mais cela n’en est pas une. Le fait de brandir le drapeau national et d’insulter les Arabes ne fait pas de vous un "bon Israélien". Loin de là.

 

Pour remettre la synagogue au milieu du village, on précisera que moins de trois pour cent des manifestants-émeutiers de ce soir ont fait ou feront leur service militaire. Qu’ils participent à un courant qui s’est récemment qualifié de sioniste. Mais de "sionistes" religieux, tendance Smotrich-Ben Gvir, dont le sionisme consiste à vouloir remplacer le système juridique de l’Etat d’Israël par la Halakha (la justice rabbinique), et notre régime démocratique parlementaire par une monarchie de droit divin.

 

Cette tentative de détournement du sionisme n’a strictement rien à voir avec celui qui a motivé les fondateurs de l’Etat d’Israël. Rien. Nada. Kloum.

 

S’ils voulaient réellement exprimer leur attachement à ce pays, ils cesseraient d’être des déserteurs du service militaire obligatoire, ou viendraient effectuer leur marche avec leurs drapeaux tout le long du pourtour de Gaza où j’habite.

 

Spécialement au moment où des écervelés suprémacistes provoquent tous les Arabes dans le dessein de générer un nouveau conflit armé.

 

Ces néo-sionistes pourraient également troquer la possibilité de lyncher des Arabes contre celle de devenir des soldats du feu. Dans l’attente de leur "démonstration de patriotisme rabbinique", nos voisins de Gaza ont déjà allumé 14 feux à proximité de nos maisons grâce à des ballons incendiaires.

 

Et ce n’est qu’un début. Nos enfants, à Sdérot, Nétivot et dans les kibboutzim du pourtour de Gaza, à peine remis de cinq semaines de l’opération Gardien des Murailles passées dans les abris à écouter les bombes, tremblent de peur et font pipi au lit face aux menaces imminentes d’une reprise des hostilités. Pendant laquelle les manifestants dormiront bien au calme dans leurs écoles religieuses, trop contents d’avoir rallumé le feu, sans que le pays n’y trouve aucun bénéfice.

 

Et j’interdis aux cousins juifs de Paris, de Cannes ou à ceux qui passent leurs vacances en Tunisie tout en maudissant les Arabes, de soutenir les suprémacistes à distance. S’ils comptent le faire, qu’ils viennent avant cela s’installer à Sdérot avec leur progéniture afin de mesurer les conséquences de leurs actes !

 

Sinon, ce sont les pires parmi les lâches et les faux-culs.

 

Entendons-nous bien, il ne s’agit pas d’embrasser les thèses des suprémacistes musulmans, ni des organisations terroristes islamiques de Gaza, qui ne valent guère mieux que les suprémacistes juifs et qui ne sont attirés que par l’odeur du sang.

 

Nous ne nous soucions aucunement de leurs intérêts. Mais ce n’est pas parce que l’on dispose d’un fusil qu’il faut tirer dans le tas sur ses adversaires. Là, ce n’est pas un principe, c’est de la pyromanie imbécile. Ce n’est pas parce que l’on dispose de l’arme atomique que nous la balançons sur le cœur de Téhéran. La loi du Talion est passée de mode, hormis dans les établissements psychiatriques et chez les admirateurs de l’assassin Barukh Goldstein, à l’instar du député Itamar ben Gvir. Barukh Goldstein était un terroriste juif qui a assassiné en 1994, au Caveau des Patriarches à Hébron, 29 musulmans, simplement parce qu’ils étaient musulmans.

 

Il est l’une des hontes d’Israël. L’un des seuls terroristes issu de notre peuple.

 

Puis les nouveaux ministres, y compris des centristes et des progressistes, ont envisagé un autre principe démocratique, concurrent du premier dans ce cas. Celui qui dicte de réprimer et d’interdire tout acte susceptible de porter atteinte à l’ordre public et de causer des décès évitables.

 

A notre avis, ce second principe aurait dû l’emporter. Particulièrement alors que le Shabak et la Police avaient interdit cette marche la semaine dernière à ce motif.

 

La marche des suprémacistes de ce soir, pour peu que des gens soient tués, peut aisément dégénérer en une nouvelle guerre à Gaza, et pourquoi pas avec le Hezbollah au Liban soutenu par l’Iran. Elle peut également rallumer le feu entre les communautés musulmane et israélite à l’intérieur du pays.

 

S’il y a des morts, c’est ce qu’il adviendra.

 

Pour rien. Sans aucun bénéfice à en retirer.

 

A part un seul peut-être, qui a retenu l’attention du nouveau gouvernement : montrer au Hamas, aux Arabes israéliens, aux Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, ainsi qu’à tous les Etats du Globe que notre présence à Jérusalem n’est pas négociable, qu’elle est pérenne, et que toutes leurs menaces diverses et variées ne nous font pas peur.

 

Que si des cinglés, même la lie de la lie de notre nation, désire manifester dans notre capitale, c’est leur droit. Pour autant qu’il se soumettent aux lois, mais cela, c’est à nous de nous en assurer.

 

D’ailleurs, Benny Gantz, le ministre de la Défense a pris les devants : il a modifié le tracé de la marche, et il a déployé des policiers, des garde-frontières et des soldats en masse afin de séparer les Juifs des Arabes.

 

Déjà des heurts sont à signaler avec des manifestants arabes, mais la situation reste pour le moment sous contrôle. Il y aura ce soir, au début de la manifestation, deux gardiens de l’ordre pour chaque suprémaciste. Et si les choses s’enveniment, trois mille autres se tiennent en réserve, prêts à intervenir à Jérusalem. C’est beaucoup.

 

Le nouveau gouvernement a choisi d’indiquer à tous les intéressés que personne d’autre que lui n’imposera sa loi sur Jérusalem et le reste du pays. S’il y parvient, il évitera de la sorte des tentatives successives.

 

S’il se plante, ce sera dramatique. A commencer par les bibistes qui vont allumer des feux de joie. Ils ont commencé dimanche, lorsque Netanyahu, à partir de la tribune de la Knesset, a déclaré qu’à Téhéran et à Gaza on se réjouissait de l’élection du nouveau gouvernement.  

 

Mais c’est aussi un test pour le Hamas. Car l’organisation islamique terroriste qui impose sa gouvernance sur le Califat de Gaza est très mal en point après Gardien des Murailles. Elle n’est pas en mesure de reprendre le combat, elle panse ses blessures et ses infrastructures militaires sont à plat.

 

Et le Hamas devrait se méfier, il a face à lui un cabinet largement plus sécuritaire que celui qui prévalait sous Netanyahu (et qui n’avait par ailleurs pas son mot à dire).

 

Que ce soient Bennet, Gantz, Lieberman, Bar-Lev [le fils de feu Haïm Bar-Lev, l’un des chefs d’état-major les plus prestigieux de Tsahal], aucun d’eux ne partage la théorie de Netanyahu qui consistait à stopper les confrontations avant d’avoir délogé le Hamas du pouvoir. Aucun n’en fait mystère.

 

Bien d’avantage que cela, des proches de ces hommes ont appelé la rédaction de Métula afin de nous avertir que si le Hamas déclenchait des nouvelles hostilités ce soir, ce serait une excellente opportunité pour lui faire comprendre que nous avons changé de patron, et de lui faire regretter le précédent.

 

Mais il est au courant. Les tirs de ballons en témoignent. S’il était décidé à utiliser le prétexte de la manifestation des suprémacistes, ce sont des roquettes qu’il tirerait.

 

Cela peut venir d’une organisation terroriste concurrente. Il peut y avoir des morts. Tout peut dégénérer. Même si le Hamas fera tout ce qui est en son pouvoir pour empêcher cette dégringolade.

 

Non pas pour l’amour d’Israël, mais pour rester en vie. Evidemment.

 

On va assister à une première nuit de tous les dangers pour le gouvernement d’union nationale. S’il la traverse sans encombre, il aura beaucoup gagné en légitimité. Si elle lui échappe, et malgré les dispositions qu’il a prises il est largement tributaire du mauvais œil, on s’achemine vers une nouvelle paralysie du pays et des tirs sur le Goush Dan (la région de Tel-Aviv et ses 4.5 millions d’habitants).

 

Certains se demandent comment réagirait Mansour Abbas dans ce scénario catastrophe ? Il ferait du bruit, critiquerait, mais il ne pourrait rien faire d’autre. D’autant plus que si un député de la nouvelle opposition votait une motion défavorable au droit d’Israël de se défendre, ses jours en politique seraient comptés.

 

Parce qu’en définitive, partout et toujours, en dépit des hommes qui passent, tout se tient.