"Prolongé et renforcé" (010302/21) Version imprimable
mercredi, 03 février 2021

 

Par Jean Tsadik

 

Rien ne va plus dans les relations entre Jérusalem et Washington. Simplement énoncé, à part entre les états-majors des deux armées, on ne s’adresse pratiquement pas la parole. On se contente de gérer les affaires en cours au niveau des fonctionnaires ; le Président Biden se comporte, pour le moment, comme si Israël n’existait pas.

 

Ce que je viens d’écrire est déjà passablement inquiétant, entre les deux pays que les experts considèrent souvent comme les plus proches alliés de la planète.

 

Mais c’est encore plus préoccupant après les récentes déclarations du nouveau Secrétaire d’Etat U.S., Antony Blinken, selon lesquelles "l’Iran pourrait produire suffisamment de matières fissiles en quelques semaines pour fabriquer une bombe nucléaire".

 

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Heureusement, il y a le Général Aviv Kokhavi

 

La situation décrite par M. Blinken constitue une alerte des plus sérieuses concernant la paix du monde. Elle ne semble cependant pas susciter la mobilisation au sommet de la nouvelle administration américaine.

 

Très vite, trop selon certains, Messieurs Biden et Blinken ont abaissé les cartes des Etats-Unis dans le dossier du nucléaire perse : à Washington on désire réinstaurer l’accord JCPOA – le Plan d’action global commun – finalement signé entre l’Iran et les 5+1 ((les cinq membres permanents et l’Allemagne) le 14 juillet 2015.

 

Le 8 mai 2018, le Président sortant Donald Trump avait annoncé le retrait des Etats-Unis de l’accord, ainsi que l’imposition du "niveau le plus élevé de sanctions économiques possibles" contre l’Iran.

 

Le Président Biden a annoncé publiquement son intention de voir les USA réintégrer le traité, mentionnant comme condition unique que Téhéran se mette d’abord en adéquation avec les provisions de l’accord, avant que l’Amérique ne reprenne ses propres engagements.

 

Etrangement, les hauts fonctionnaires étasuniens informent qu’une éventuelle réponse positive des ayatollahs et surtout la vérification des mesures qu’ils prendraient pourrait durer longtemps. Bien plus de temps que celui qui nous sépare du moment où l’Iran posséderait suffisamment de matières fissiles pour construire sa bombe.

 

C’est l’un des non-sens de la position de la nouvelle administration : le fil conducteur du JCPOA étant que le "breakout time", soit le délai nécessaire à la théocratie chiite pour produire assez d’uranium enrichi permettant de fabriquer une arme atomique, ne doit jamais descendre à moins d’un an, afin que les 5+1 puissent disposer du temps nécessaire pour réagir en cas de reprise du programme nucléaire militaire perse (c’est ce qu’il se passe, mais ils ne réagissent pas !).

 

Or de l’avis même du ministre des Affaires Etrangères de Joe Biden, le breakout time est passé à "quelques semaines".

 

L’une des clauses subséquentes de l’accord stipule que pendant quinze ans, à partir de 2015, l’Iran s'engage à ne pas enrichir l’uranium à plus de 3,67%. De plus, la quantité d'uranium enrichi ne saurait dépasser les 300 kgs.

 

Or immédiatement après l’élimination du Général Qassem Soleimani, le chef de la Force Qods [ara. : Jérusalem] des Gardiens de la Révolution khomeyniste, le 3 janvier 2020, Téhéran a décidé de porter l’enrichissement de son uranium à 20%. A en croire les dirigeants de la Théocratie, ils produiraient actuellement environ un kilo d’uranium enrichi à ce degré par jour, de même que de l’uranium-métal, qui ne peut servir qu’à la confection d’une arme.

 

D’autre part, l’AIEA - L’Agence Internationale de l’Energie Atomique – indique que les réserves actuelles d’uranium enrichi stocké par l’Iran dépassent de plus de dix fois la quantité prévue par l’accord.

 

Bref, pour présenter les choses succinctement, l’Iran, sans l’avoir dénoncé officiellement, contrevient à l’ensemble des dispositions des engagements qu’il a pris face aux 5+1 et se situe dans une course effrénée à l’arme atomique.

 

Mohammad Zarif, le ministre persan des Affaires Etrangères, qui se réjouit autant du changement de pensionnaires à la Maison Blanche que de la naïveté affichée par le remplaçant de Donald Trump, a suggéré qu’il fallait discuter d’un "retour synchronisé" aux termes de l’accord.

 

Devant les réticences d’Israël et des pays arabes, ou parce qu’il est conscient de la gravité du moment et des propos tenus par M. Biden, Antony Blinken prône un deal "prolongé et renforcé".

 

Dans le même élan, le secrétaire d’Etat concède qu’il "ressort de la responsabilité urgente de la nouvelle administration de faire ce qu’elle peut afin d’empêcher d’Iran d’acquérir une bombe atomique".

 

A la Ména, nous avons appris à écouter attentivement ce que disent les uns et les autres, sachant parfaitement que le diable se cache dans les détails. Or il n’est pas besoin de chercher longtemps dans cette affirmation d’A. Blinken pour débusquer le diable. Car la responsabilité du gouvernement américain consiste à empêcher l’Iran d’acquérir la bombe atomique, et de le faire savoir. Et il en a largement les moyens, même sans déclencher une guerre totale. Non de "faire ce qu’il peut pour y parvenir".

 

Il peut. S’il ne le fait pas, c’est qu’il ne le veut pas, M. Blinken. Vous êtes bien trop expérimenté pour confondre les verbes vouloir et pouvoir.

 

Dans la même approche des mots à demi énoncés, le ministre des Affaires Etrangères U.S. décrit ce qu’il entend par un accord "prolongé et renforcé". "Un nouvel accord", préconise-t-il, pourrait aborder les "activités déstabilisatrices" de l’Iran dans la région ainsi que ses missiles".

 

Par "activités déstabilisatrices", Blinken veut parler du terrorisme d’Etat de Téhéran, des agressions répétées contre ses voisins arabes, de la guerre qu’il entretient au Yémen, de la destruction du Liban par ses proxys du Hezbollah interposés, de ses menaces publiques d’anéantir Israël et de toutes les mesures qu’il entreprend pour y parvenir.

 

Par l’allusion à "ses missiles", il entend la nécessité d’introduire l’interdiction de fabriquer, de stocker et d’utiliser les missiles balistiques que produit la théocratie islamique. Une clause qui aurait évidemment dû figurer dans l’accord signé par les 5+1, mais à laquelle John Kerry et Barack Obama avaient renoncé face à l’intransigeance des Iraniens.

 

Et puisque c’est d’intransigeance qu’il s’agit, ce mercredi matin même, le Président iranien Hassan Rohani a exclu toute modification de l’accord passé avec les puissances mondiales.

 

"Aucune clause du JCPOA ne changera. Sachez cela ! (…)", a déclaré Rohani lors d'une réunion télévisée du conseil des ministres.

 

"Le JCPOA est l’accord. S'ils le veulent, tout le monde se met en conformité. S'ils ne le font pas, ils peuvent vivre leur vie !", a déclaré celui qui occupe le siège de marionnette du régime, qui ne fait en réalité que réaliser les directives qu’il reçoit de la part du Guide Suprême Ali Khameneï.

 

La balle est dans le camp de Washington, qui s’effacera mollement comme s’il craignait de froisser l’un des deux régimes les plus obscurs de la planète. Sauf qu’il ne s’agit pas uniquement de verbiage, et qu’avec le développement constant de missiles balistiques, la Théocratie chiite, si rien de décisif n’est entrepris afin de l’en empêcher, aurait la capacité, dans 3 à 4 mois, non seulement de posséder un bombe atomique, mais également celle de la lancer sur Rome, Paris ou Bruxelles, sans que ces pays ne possèdent la capacité, ne serait-ce que théorique, d’intercepter les missiles perses en vol. A ce sujet, je ne peux qu’encourager vivement les chancelleries européennes à acquérir sans tarder des systèmes du Khetz israélien de défense anti-missiles balistiques.

 

La proposition couleur pastel d’Antony Blinken, associée au rejet sans conditions de Rohani, explicitent mieux que tout la position prise par le chef de l’état-major israélien Aviv Kokhavi, et répétée lundi 25 janvier dernier à l’occasion de la conférence annuelle de l’Institut d'études sur la sécurité nationale de l’Université de Tel Aviv.

 

Le Général Kokhavi a redit ce que la Ména martelait déjà bien avant sa nomination à la tête de Tsahal : lors de toute discussion avec la Théocratie iranienne, "l’action militaire doit être sur la table", prenant ainsi le contre-pied de la position favorisée par Joe Biden.

 

Cela signifie que, lorsque l’on négocie avec des gentlemen, on emploie un ton et des arguments de gentlemen. Mais lorsque l’on discute avec des voyous qui se comportent en criminels sanguinaires depuis des années, et qui n’entendent que le langage de la force, on discute avec le revolver bien en évidence sur la table. Et l’on mentionne régulièrement et de façon convaincue et convaincante la possibilité de s’en servir si les voyous tentent d’abuser de votre bonne volonté.

 

Si l’on veut éviter un conflit avec des gredins – et non pas si l’on aspire à en découdre militairement, comme certains se l’imaginent à tort -, et de plus, qu’on les écrase à mille contre un dans la prise en compte du rapport de force, on utilise cet argument à la table des négociations. Ne pas le faire constitue une faute ainsi qu’une menace contre la paix du monde.

 

Blinken évoquait la "responsabilité" de l’administration U.S., or c’est cela, sa vraie responsabilité : négocier avec les pourris en faisant valoir la puissance de l’Amérique.

 

Ces derniers temps, le Général Kokhavi ne s’est pas contenté de contredire le nouveau président étasunien sur ce point crucial. Il en a évoqué deux autres :

 

Premièrement, "L’accord, dont l’ancien Président américain Donald Trump s'est retiré en 2018, permettrait à l’Iran d'enrichir suffisamment d'uranium pour être à portée de l’acquisition d'une bombe nucléaire. Stratégiquement, cela conduirait vraisemblablement à la nucléarisation régionale du Moyen-Orient", a déclaré le commandant suprême de Tsahal.

 

Deuxièmement, "et pour cette raison, tout ce qui ressemble à l’accord actuel est mauvais et ne doit pas être autorisé. L’Iran d'aujourd'hui n'est pas l’Iran de 2015. Aujourd'hui, l’Iran subit d'énormes pressions, des pressions économiques... qui doivent être maintenues de toutes les manières, quoi qu’il puisse advenir".

 

Ce que Kokhavi exprime dans sa seconde assertion, c’est qu’un criminel avéré et récidiviste reste un criminel. Et qu’il vaut mieux œuvrer à le remplacer par des gens décents que lui donner une nouvelle chance. Surtout, et en aucun cas, ne lui permettre de détenir ou de fabriquer des armes de destruction massive qui peuvent ébranler la paix du monde.

 

La décision d’Israël est prise et elle a été déclamée dans tous les registres possibles : nous ne laisserons pas, jamais, la Théocratie islamique chiite, semeuse de guerres, de destructions chez ses voisins et au sein de sa propre population détenir la bombe atomique.

 

J’ajouterai qu’à cause des prises de positions de Joe Biden et de son comportement hostile à l’encontre de l’allié que nous sommes, nous n’avons jamais été aussi proches de déclencher une opération militaire préventive visant les infrastructures nucléaires des ayatollahs, ainsi que tout ce qui touche à la production de leurs missiles balistiques.

 

Le problème dont nous sommes conscients est que dès son installation à la Maison Blanche, le nouveau président a entamé des négociations secrètes avec la junte cléricale iranienne. Et la raison du secret, comme sous Obama, est de nous cacher, à nous et aux capitales arabes, les sujets des tractations, afin que nous ne puissions pas intervenir.

 

Les promesses de cette administration de nous tenir au courant ne sont que de la poudre aux yeux. Son idée est, après s’être entendue avec Khameneï, de faire un tour de marketing au Moyen-Orient, à Jérusalem, le Caire et Riyad, afin de nous présenter, en même temps qu’au parlement U.S., le traité réactualisé. On nous demandera certes notre point de vue, on enregistrera nos propositions d’amendements, mais le mal aura été fait et, face au battage médiatique de la Maison Blanche et de tous ses associés opportunistes, partisans d’une nouvelle politique d’Appeasement, et face à notre dépendance en approvisionnement d’armes, de pièces détachées et de munitions sophistiquées, nous aurons intérêt à nous ranger et à nous taire, en espérant des jours meilleurs tout en attendant le pire.

 

Il est arrivé sous Barack Obama [et sous d’autres présidents U.S. également. Ndlr.] qu’on nous annonce de prétendues pénuries dans les stocks de certaines pièces nécessaires à nos escadrilles de chasseurs-bombardiers, et qu’elles restent plus d’un an sans prendre l’air. Jusqu’à ce que nous cédions à une demande politique du gouvernement américain. Or tous nos avions sont fabriqués en Amérique.

 

Reste que nous avons la conviction que dans cette affaire du nucléaire iranien, la phrase de Winston Churchill à propos de la politique d’Appeasement n’aura jamais été aussi appropriée : "Vous avez voulu éviter la guerre au prix du déshonneur. Vous avez le déshonneur et vous aurez la guerre".

 

Plus nous attendrons et plus il sera difficile pour Israël d’intervenir militairement. On nous reprochera, comme entre 2013 et 2015, de mettre les bâtons dans les roues de la négociation. Et le jour où Joe Biden annoncera, par surprise, devant les caméras sur le parvis de la maison Blanche, qu’un nouvel accord sur le nucléaire a été conclu avec les Iraniens, ou, et c’est plus probable, que l’accord de 2015 a été réinitialisé, il sera pratiquement impossible à l’Etat hébreu de frapper Fodow et Natanz. Ce serait trahir la parole donnée par l’Amérique, et nous nous exposerions à la plus grande crise politique qui nous ait opposé à Washington. Sans pouvoir faire le poids.


Le fait que, depuis son intronisation, Joe Biden n’ait pas téléphoné à Binyamin Netanyahu, et qu’il n’ait pas répondu à ses appels, sont de mauvais présages. Biden n’a probablement pas envie de mentir au chef de l’exécutif de l’Etat hébreu à propos des tractations en cours avec la Théocratie chiite. Il veut pouvoir surprendre Israël le cas échéant. Le placer devant le fait accompli.

 

Et il désire également punir le Premier ministre de sa proximité avec Donald Trump, et de l’hostilité que Netanyahu affichait aux dépens de Barack Obama. Notamment lorsqu’il était allé critiquer l’accord de 2015 devant les deux chambres réunies du sénat américain, et qu’il avait été ovationné debout à une vingtaine de reprises.

 

Il nous semble d’ailleurs voir la main vengeresse d’Obama dans la conduite de la politique de l’administration Biden : la vitesse à laquelle les discussions ont repris avec Téhéran, le retour également intempestif sur l’option de la solution à deux Etats, le comportement désobligeant à l’encontre du gouvernement hébreu, et toutes les décisions de Donald Trump annulées les unes après les autres, comme si on venait de chasser un occupant étranger du Capitole.

 

Ce qui nous fait penser au fantôme d’Obama ? Le fait que Joe Biden soit profondément un ami d’Israël, que ce ne soit pas un rancunier, ni à propos d’Israël ni de l’effacement accéléré et sans nuance de l’héritage Trump.

 

Et aussi, que tout soit à ce point organisé et séquencé, avec des responsables – tous des anciens assistants d’Obama ! – qui connaissent exactement la partition qu’on leur demande d’interpréter. Et que cela ne fait que quatorze jours que Biden a été intronisé… Qu’il a 78 ans bien sonnés et qu’il ne jouit pas de l’énergie et de la concentration nécessaires afin de mettre en branle autant de mesures de rétorsion dans un laps de temps aussi court.