Trump : "Les Kurdes ne nous ont pas aidés en Normandie !" (011010/19) Version imprimable
jeudi, 10 octobre 2019

 

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Par Perwer Emmal à Kobane

 

Métula, jeudi 13h00 à Kobané et à Métula, midi à Paris

 

Après avoir échoué dans leur première tentative de s’emparer de la ville de Tel Abyad, les Turcs et leurs supplétifs islamistes ont lancé hier soir (mercredi) une nouvelle offensive massive dans le même but, avec le soutien de l’aviation, des chars et de l’artillerie.

 

Les combats ont été extrêmement violents, mais les Turcs ne sont à nouveau pas parvenu à enlever la cité.

 

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Service cartographique © Metula News Agency

La situation militaire en ce jeudi matin

 

En revanche, leur tentative pour prendre Tel Abyad par l’Est leur a permis d’établir une position entre cette ville et celle de Suluk, à 7km à l’intérieur du Rojava [carte]. Il se sont emparés du même coup des villages de Tabatin et de Mashrefe.

 

Un peu plus à l’Est encore, à une centaine de kilomètres à vol d’oiseau, l’agresseur a réussi une seconde percée à l’ouest de Ras el Ayn (en arabe, Serê Kaniyê en kurde), au abords du village de Tel Halaf, à environ 5km de la frontière [carte].

 

Ce faisant, les Turcs et leurs supplétifs islamistes arabes sont parvenus à couper la route qui relie directement Tel Abyad et Ras el Ayn. Ils continuent en outre à menacer de prendre la ville et se trouvent actuellement à quelques dizaines de mètres de ses points d’entrée.

 

Les YPG opposent une vive résistance à ces attaques, conduite sous le couvert de raids aériens et de pilonnages d’artillerie ininterrompus. D’importants renforts kurdes, prélevés du front contre DAESH, sont en train d’arriver et de se positionner en ordre de combat face à ces deux têtes de ponts. Ces unités de Peshmergas incluent des blindés et de l’artillerie lourde.

 

Je pense que dans la journée ou demain, nous allons assister sur ce théâtre d’opération, à l’une des premières confrontations mobiles majeures de cette guerre. Elle nous fournira une indication quant aux capacités de chacun des camps d’évoluer dans une guerre de mouvement.

 

Sur un autre front, hier soir, une gigantesque explosion a secoué la ville d’al Raï [carte] dans la partie du Rojava occupée par la Turquie. On ignore pour le moment l’origine de l’explosion et ses conséquences.

 

Dans la région de Kobane où je me trouve, toujours sous le feu des batteries ennemies, les YPG ont lancé quelques violentes contre-attaques sur Jarabulus mais également en territoire turc.

 

Dans la zone du village d’Ein Diwar [carte], proche de la triple frontière, les forces kurdes ont également touché des objectifs sur le territoire de l’ennemi, visant des voies de communication par lesquelles les Turcs acheminent des renforts. Ce jeudi matin, les Peshmergas de la région sont la cible de bombardements aériens acharnés de l’ennemi.

 

Dans la poche occidentale, à proximité d’Afrin, les YPG ont pris l’initiative en ouvrant deux nouveaux fronts face à Meri et al Bab [carte]. Elles bombardent et lancent des opérations contre l’Armée ottomane et les ex-al Qaëda. Principalement, selon toutes les probabilités, afin de créer une diversion et d’obliger l’ennemi à déployer des forces plus à l’Ouest en le forçant à consolider ses positions autour de la poche. Il est par ailleurs possible que l’attaque qui a visé al Raï ait été montée à partir de cette enclave. C’est soit cela, soit une opération organisée à partir du saillant de Manbij.

 

Ailleurs, les bombardements d’artillerie ainsi que les pilonnages aériens de l’ennemi se poursuivent sans relâche, ciblant les positions des Peshmergas. Il est toutefois remarquable qu’à l’heure de ce nouveau compte-rendu, et malgré son écrasante supériorité en nombre et en matériel, l’ennemi ne soit pas parvenu à bousculer sérieusement nos lignes défensives. Nous combattons partout en bon ordre et dans le calme, en suivant des schémas tactiques prédéfinis. En revanche, on observe des mouvements de foules prises de panique parmi les civils coincés entre les combats.

 

Les Turcs font face à des combattants aguerris, bien préparé à l’éventualité d’une agression de la part d’Ankara, soutenus et conseillés par les armées occidentales, et désormais généreusement dotés en moyens militaires par les Etats-Unis.

 

Plus au Sud, dans la région de Raqqa-Deir ez-Zor, les YPG ont pratiquement délaissé leurs positions, ce qui a permis à DAESH de se réorganiser sur la base de cellules dormantes et de lancer plusieurs offensives sanglantes. En lâchant les Kurdes, Donald Trump et ses alliés Occidentaux risquent désormais de perdre tous les acquis stratégiques de la guerre contre l’Etat Islamique et d’assister au réveil violent de cet autre conflit. Quant à nous, nous n’avons strictement pas le choix.

 

 

Sur le plan politique et diplomatique (par Ilan Tsadik), la Turquie est pratiquement l’objet de condamnations et de mises en garde de toutes parts.

 

Le sénateur Républicain Lindsey Graham, traditionnel soutien du Président Trump, a annoncé avoir conclu un accord bipartisan avec le sénateur Démocrate Chris Van Hollen concernant le vote de sanctions très sévères à l'encontre de la Turquie en réponse à son invasion de la Syrie. Alors que l'administration refuse d'agir contre Ankara, une loi dans ce sens peut avoir des effets réellement dévastateurs sur l’économie turque, à l’instar de ce qu’il se passe en Iran.

 

L'Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis, Bahreïn, la Jordanie, l'Egypte et le Liban condamnent l'agression turque contre la Syrie.

 

Le procureur turc a ouvert une enquête visant le vice-président du parti pro-kurde du HDP suite à ses commentaires sur l'opération turque en Syrie. Les media turcs ont été avertis de ne pas émettre de critiques au sujet de la guerre en cours sous peine de poursuites et d’emprisonnement des responsables.

 

Pour sa part, le Président Donald Trump, sans doute sous pression, multiplie les commentaires erratiques sur Tweeter. Il a ainsi reproché aux Kurdes de n’avoir pas aidé l’Amérique pendant la Seconde Guerre Mondiale, écrivant :  "Ils ne nous ont pas aidés en Normandie, par exemple".

 

Le président a en outre répondu à la question que j’ai posée dans ces colonnes, lorsqu’il avait "prévenu que la Turquie serait frappée par les sanctions dévastatrices si elle conduisait son offensive de manière inhumaine". J’avais demandé ce qu’il entendait par un comportement inhumain en temps de guerre. Interrogé par un journaliste qui a répété la même question que celle que j’avais posée, le président a répondu de manière tout aussi impénétrable : "Et bien il va falloir que nous voyons. Il va falloir qu’on le définisse au fur et à mesure que nous avançons".