Un million de Kurdes sont menacés de massacre par un fou (011901/18) Version imprimable
vendredi, 19 janvier 2018

 

En raison de la gravité du contenu de cet article, la rédaction de la Ména a décidé de le publier exceptionnellement dans sa totalité sur tous ses supports.

 

Par Perwer Emmal

 

Cela fait longtemps que le dictateur turc Recep Tayyp Erdogan menace la population kurde de Syrie d’annihilation, mais depuis une semaine, pour le million d’habitants du canton d’Afrin, le danger est imminent. Il suffit d’observer les préparatifs militaires de l’Armée ottomane et de ses supplétifs tout autour de l’enclave encerclée pour s’en convaincre. Depuis samedi dernier, ces déplacements de troupes s’accompagnent d’intenses bombardements d’artillerie, ayant fait deux morts jusqu’à maintenant, à partir du territoire turc et des positions occupées par l’Armée d’Erdogan dans la province d’Idlib qu’elle a largement investie (voir les positions de l’Armée turque, matérialisées par des cercles verts sur la carte).

 

S’il restait un doute, il a été écarté par les propos tenus par celui qui se croit la réincarnation du Sultan de l’ancien empire et qui se comporte en conséquence afin d’en agrandir le territoire. Des déclarations à caractère objectivement génocidaire, comme celle de samedi dernier, dans laquelle Erdogan affirmait que "l’incursion militaire de la Turquie dans la province syrienne septentrionale d’Idlib allait écraser/pulvériser les forces de la milice kurde qui contrôlent la région voisine d’Afrin". Ou celle, de la même veine, prononcée dans la ville d’Elazig devant un parterre de membre de son parti AK, dans laquelle il a promis que "si les terroristes d’Afrin ne se rendent pas, nous allons les tailler en pièces".

 

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Service cartographique © Metula News Agency

Base : carte de Wikipedia

 

Les "terroristes" auxquels il fait allusion ne sont autres que les YGP, les Unités de Protection du Peuple, elles-mêmes membres des Forces Démocratiques Syriennes (FDS), les seuls alliés des Américains et des Européens en Syrie, qui viennent de défaire DAESH pour leur compte.

 

Mais pour le sultan qui vient de le répéter, la "milice kurde YPG tente d’établir un corridor de la terreur sur la frontière sud de la Turquie, reliant Afrin à la grande région kurde à l’Est". Car pour Erdogan, les YPG ne sont qu’une manifestation masquée du PKK, le Parti des Ouvriers du Kurdistan, un mouvement de résistance des Kurdes de Turquie.

 

"Avec l’opération du Bouclier de l’Euphrate [2016]", a expliqué le Grand Turc, "nous avons coupé le corridor de la terreur juste en son milieu1. Nous les avons frappés une nuit soudainement. Avec notre opération à Idlib, nous sommes en train d’écrouler leur aile occidentale".

 

L’opération d’Idlib à laquelle se réfère ce poète, a été lancée par l’Armée turque il y a quelques semaines, après un accord passé officiellement avec la Russie et l’Iran, dans le but avancé de pacifier cette zone et d’en faire un terrain de désescalade militaire. Le contingent turc et ses mercenaires y affrontent les miliciens d’al Qaeda sous leur nouvelle appellation de Tahrir al Sham [de son nom complet Hay’at Tahrir al Sham, l’organisation pour la libération du Levant].

 

En fait, au prétexte de "combattre toutes les organisations terroristes", dont il a établi la liste – al Qaeda, DAESH, les YPG et le PKK – aux fins de "protéger la Turquie contre leurs attaques", Erdogan s’installe durablement en Syrie dans le but s’approprier une partie de ce pays en cours de dépeçage.

 

Sauf qu’al Qaeda n’est pas une menace pour Ankara, c’est de cette organisation islamique que sont issus la quasi-totalité des supplétifs combattant en Syrie dans les rangs des Ottomans ; que DAESH, à savoir l’Etat Islamique, n’est plus en condition de menacer personne, et qu’il était, qui plus est, l’allié privilégié et le partenaire commercial de la famille Erdogan en Syrie ; que les YPG, de toute leur histoire, n’ont jamais attaqué la Turquie, et que le PKK est une organisation turque avec laquelle le pouvoir central se trouve en situation de guerre civile depuis des décennies et que ce n’est certes pas à Idlib qu’Erdogan va trouver le moindre de ses combattants.

 

En s’attaquant à Idlib, le sultan-dictateur poursuit trois objectifs : agrandir son territoire aux dépens du régime des al Assad, compléter l’encerclement d’Afrin avec pour objectif à terme de rayer le Rojava de la carte, et s’installer dans le camp de la coalition russo-iranienne qui contrôle une importante partie de l’ex-Syrie.

 

Le feu vert donné par Poutine à Erdogan pour investir la province d’Idlib et s’en prendre aux Kurdes du Rojava indique que la Russie a lâché les Kurdes et que, de son point de vue, le massacre d’une partie des habitants d’Afrin ne la dérangera pas. Il s’agit d’un retournement d’alliance, car le Tzarévitch entretenait jusqu’à présent des relations très correctes avec les Kurdes de Syrie. Il avait même installé une base militaire dans le canton d’Afrin dans laquelle il prodiguait un entrainement au combat aux YPG. Et il avait déployé des unités dans la région d’al Bab, entre les deux saillants kurdes, afin de rassurer les Turcs quant à une éventuelle tentative par les YPG d’établir la continuité géographique du Rojava, et de défendre les positions des Peshmerga face à une éventuelle offensive des troupes d’Ankara.

 

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Le camp de Robar pour personnes déplacées par la guerre, dans la province

de Sherawa, canton d’Afrin, vient d’être bombardé par l’artillerie d’Erdogan

 

A ce propos, le Sultan promet aussi la guerre aux Kurdes de l’ouest du Rojava, ayant déclaré, la semaine dernière, que "la Turquie n’aurait aucun mal à déloger les forces des YPG de Manbij", précisant : "Nous allons prendre les choses en main jusqu’à ce qu’il ne reste plus un seul terroriste", et ponctuant d’une menace datée : "Ils verront ce que nous allons faire dans une semaine environ !".

 

Reste que Poutine a fermé sa base dans le canton d’Afrin peu avant le début de l’agression d’Erdogan à Idlib, et que l’on peut se demander avec inquiétude comment se comportera sa "force de séparation" autour d’al Bab en cas d’une attaque turque. Il y a quelques mois, le Tsarévitch envoyait son aviation interdire aux appareils turcs le survol des Peshmerga, aujourd’hui, il ferme les yeux sur la possibilité d’un massacre de Peshmerga et de civils kurdes par le Sultan. Mais il n’y a pas à sursauter devant ce genre de revirements, cela a souvent été écrit dans ces colonnes : Poutine n’a pas d’amis ni d’ennemis, il n’a que des opportunités. De plus, il n’a guère apprécié la fidélité des YPG envers la coalition américaine, ce qui l’a privé d’une victoire facile et de gains territoriaux dans la région de Deïr Ez Zor, et il est colérique et rancunier.

 

Il n’apprécie pas non plus la décision de Washington de former et d’équiper une puissante unité de gardes-frontières (30 000 hommes) principalement kurdes, basée sur l’ossature des Forces Démocratiques Syriennes, et qui prendra la responsabilité du contrôle des frontières turque, iraquienne et de la ligne de démarcation sur l’Euphrate face à la coalition russo-alaouito-iranienne.

 

La formation de cette nouvelle unité, qui va pérenniser la présence kurde, de même que l’influence occidentale en Syrie, dérange fortement le régime de Damas, qui considère désormais la présence américaine comme "une force d’occupation de son pays". Elle contrarie Moscou, qui y voit un obstacle à l’extension de sa zone d’influence, et a enragé le Sultan, dont le porte-parole, Ibrahim Kalin, a indiqué que "Washington effectue des pas inquiétants visant à légitimer cette organisation [les YPG] et à la rendre durable dans la région". Le porte-parole a complété sa remarque en indiquant que "la Turquie allait poursuivre son combat contre toute organisation terroriste sans se préoccuper de son nom, de sa composition, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de ses frontières".

 

Face aux écarts verbaux pour le moins inamicaux des ministres du leader turc, Washington se montre extrêmement réservé, n’ayant fait aucune déclaration relativement au projet d’Ankara d’envahir Afrin et de pulvériser les Peshmerga dans le reste du Rojava. Mais il n’a pas fait marche-arrière quant à l’établissement du corps des gardes-frontières et poursuit leur entraînement.

 

A l’inverse, Bashar al Assad est dans tous ses états. Il est fortement déstabilisé par l’incursion ottomane à Idlib, et surtout, par le blanc-seing qu’elle a reçu de la part de ses plus proches alliés russes et perses. Il s’aperçoit, lui qui a à faire face aux raids de plus en plus nombreux de l’Aviation israélienne en périphérie de sa capitale, que l’on ne met pas Poutine dans sa poche mais que c’est lui qui se trouve dans celle du Tsarévitch, et qu’il dépend toujours, pour son maintien, du bon vouloir de ses deux alliés. Et que ce soutien n’est pas définitivement acquis ni basé sur une hypothétique amitié qu’il leur inspirerait. Il s’aperçoit surtout, et cela ne doit pas lui plaire, qu’Erdogan et la Turquie importent infiniment plus aux yeux de Téhéran et Moscou que lui et la Syrie. Au point de trahir ses intérêts et de laisser molester sa souveraineté.

 

Pour Assad, l’annexion d’Afrin par Erdogan part d’une hypothèse inacceptable. Hier, il est allé jusqu’à menacer de lancer ses avions contre ceux du Sultan [en cas d’invasion d’Afrin], ce qui pourrait s’avérer distrayant au niveau des alliances. On pourrait s’amuser à observer qui tire sur qui, et imaginer la migraine que cela occasionnerait à Poutine, l’impassible joueur de poker.

 

Mais à dire vrai, nous ne sommes pas d’humeur à nous amuser. Un million de mes compatriotes se situent désormais sous la menace directe et exprimée d’un mégalomane expansionniste de la pire espèce. Contrairement aux Européens, nous n’oublions pas qu’il y a actuellement des dizaines de milliers de Turcs en prison, dont beaucoup sont soumis à la torture par le tyran. Et nous savons qu’un individu qui traite ses propres compatriotes de la sorte n’aura aucun état d’âme à traiter ses ennemis non-turcs d’une manière bien plus barbare encore.

 

Et nous constatons, une fois de plus, le mutisme des chefs d’Etat européens et le désintérêt complice de leurs journalistes face à l’hypothèse, si ce n’est d’un génocide – laissons ce terme galvauder par d’autres ! -, du moins de massacres ou d’un grand massacre. Où êtes-vous, Macron, Merkel, Antonio Guterres, Mogherini ? Mogherini… Muets et inactifs face à ces sombres perspectives. Sourds aux déclarations du dément et aveugles face à ses mouvements de troupes et ses bombardements.

 

Le PYD, le parti de l’Union Démocratique qui gère actuellement le canton d’Afrin, a lancé un appel mercredi. Restons sobres en épithètes et reproduisons-le tel quel, sans même mentionner les souvenirs qu’il ne va pas manquer de réveiller, d’autres cris d’alarme lancés à d’autres moments de l’histoire par des communautés aujourd’hui décimées :

 

"Nous en appelons au Conseil de Sécurité des Nations Unies afin qu’il prenne les mesures nécessaires à assurer la sécurité tant à l’ouest qu’à l’est de l’Euphrate dans le nord de la Syrie.

 

Nous en appelons également aux forces internationales, aux organisations de la société civile et aux organisations des droits de l’homme pour qu’elles remplissent leurs obligations envers un million de personnes à Afrin.

 

Nous demandons le soutien de tous les Kurdes en Europe ainsi que de toutes les forces démocratiques afin qu’ils fassent entendre la voix d’Afrin dans le monde, de sorte qu’Afrin ne soit pas seule".

 

Quelques manifestations de Kurdes se sont en effet déroulées à Berlin, Copenhague et Paris, réunissant quelques poignées de personnes, dans l’indifférence des populations locales et celle des media qui, dans leur écrasante majorité, ne consacrent même pas un entrefilet à la tragédie qui s’ourdit.

 

Si la Ména n’existait pas, vous non plus ne seriez pas informés. Jusqu’à la bataille de Kobané, je contribuais à un petit journal en langue kurde du sud-est de la Turquie. C’est la Ména et ses responsables qui m’ont appris le métier de journaliste dont j’ai découvert que je ne connaissais pratiquement rien. Ils m’ont appris la différence fondamentale existant entre l’information et l’activisme, qui se traduit par des règles très strictes. Celles qui consistent à faire connaître des faits et à laisser le soin à ceux qui en prennent connaissance d’effectuer leur propre synthèse. On n’écrit pas "J’accuse" tous les jours, et ceux qui s’y sont essayés se sont couverts de ridicule. N’est pas Zola qui veut pour franchir la frontière des genres.

 

Même s’ils se préparent à se défendre comme des hommes et des femmes libres, même s’ils retarderont à n’en pas douter l’échéance inexorable, les Kurdes de Syrie n’ont pas d’avions ni de chars et ils finiront par céder face à la seconde puissance militaire de l’OTAN. Je saisis certes l’importance stratégique de la Turquie pour l’Europe, l’Amérique et les pays dits civilisés. Mais où mènent les accolades de vos dirigeants avec un individu tel Erdogan ? Peut-on s’allier à lui ? L’épargner en omettant cyniquement de répéter les paroles qu’il profère ? Face à ces intérêts et à cette conviction discutable, quel est le prix de la vie d’un million d’amis ?

 

J’ai fait pour ma part ce qu’il fallait pour rester fiable, complet et crédible. Je n’ai pas remplacé la narration des faits par l’attendrissement humanitaire ni la victimisation. Il n’en demeure pas moins qu’un million d’absolus innocents subissent actuellement une menace mortelle imminente. Le reste est affaire de conscience.

 

 

 

Note :

1C’est objectivement inexact, la liaison entre les forces kurdes de l’Est et celles de l’Ouest n’a jamais été réalisée ; les deux entités sont toujours séparées par une vingtaine de kilomètres – voir la carte. Ndlr.